photo JeacutesusGirl4_zpseca810f6.gif

Saturday, July 07, 2007

Xu Yun

Maître Xu Yun travaillant, la tradition monastique Tch’an apprécie le travail et l’autarcie.



Les enseignements de l’école Ch’an du maître Xu Yun (1839-1959) donnent de bons fruits (et procureraient la longévité, Xu Yun décéda à l’âge de 120 ans). Selon une adepte de cette école, il existe bien une mystique libertaire dans le bouddhisme Ch’an. En effet, la vénérable Ming Zhen Shakia, n’hésite pas à le proclamer :
" Les mystiques sont des anarchistes spirituels ".

Charles Luck traduisit les deux semaines d’enseignement de Xu Yun (Hsu Yun Ho Shang Nien P’u) qui se déroulèrent au monastère du Bouddha de Jade à Shanghai en 1953. Le maître était âgé de 114 ans. " Master Hsu Yun’s Discourses and Dharma Words ", Edited, Translated and Explained by Lu K’uan Yü (Charles Luk).
Le texte est diffusé gratuitement par " The Corporate Body of the Buddha Educational Foundation " http://www.budaedu.org/

La biographie de Xu Yun, dernier patriarche des cinq écoles, est parsemée de phénomènes surnaturels. Durant une grande partie de son existence Xu Yun fut un moine itinérant. Il parcourut la Birmanie, le Tibet, l’Inde, le Sri Lanka, la Thaïlande.
La révolution de Mao n’épargna pas les moines Chinois. Les gardes rouges qui investirent le Yun men si, non loin de Guang Zhou (Canton) torturèrent de nombreux moines, certains furent tués. Le maître Xu Yun, alors âgé de 112 ans, fut frappé avec des triques et même des barres de fer à plusieurs reprises. Laissé pour mort, Xu Yun revint à lui après plusieurs jours. " Le gouvernement de Bei Jing (Pékin) finit par apprendre les exactions des gardes rouges et déclenchèrent une enquête. Il fut demandé au maître, lorsqu’il serait en état, d’apporter une liste comportant les noms des monastères à sauvegarder et c’est grâce à cette sorte de miracle que le dharma réussit à se perpétuer au cours de cette période dévastatrice entre toutes. " Yen Chan " La voie du bambou ".

Daniel Odier est l'un des héritiers de Xu Yun, en 2005, il reçut la transmission Ch’an au monastère de Bailin (Chine). Il a écrit avec une verve digne des maîtres libertaires du bouddhisme Ch’an, un pamphlet iconoclaste, " Le Grand Sommeil des éveillés ".


L’Eveil en sept jours

Maître Xu Yun est le plus célèbre des professeurs Tch’an. Il vit actuellement en Chine, et compte cent dix-neuf ans. Resté sain de corps et d’esprit, il a formé des milliers de disciples, et au cours des dernières décades, a fondé de nombreux monastères dans différentes régions de la Chine. L’histoire de sa vie fourmille d’épisodes extraordinaires, et il est généralement considéré aujourd’hui comme la plus grande autorité du Tch’an de la Chine moderne. Il prononça, il y a quelques années, une série de sermons à l’époque où il guidait plusieurs de ses disciples dans l’exercice de la " Méditation de Sept Jours ", pratiqué au monastère du Bouddha de Jade à Shanghai.


Premier jour de la première période, le 9 janvier, 7 heures du soir.
Après avoir salué le Vénérable Xu Yun, les moines l’invitèrent dans la salle de méditation du monastère. Il s’installa au milieu de la pièce tandis que les moines se groupèrent en deux rangs autour de lui. Venus de tous les coins du pays, les disciples qui avaient fait le vœu de participer à la "méditation de Sept Jours " formèrent un large cercle autour de Xu Yun. Elevant son gong, le Révérend Maître s’adressa en ces mots à l’assemblée : " En ce premier mois de l’année nouvelle, unissons-nous pour la " Méditation de Sept Jours ". Ce monastère est tout indiqué pour l’enseignement de Wu-Wei (Non-Faire). Hélas ! Mes amis et disciples, tout ce que je vous dirais au sujet de la " vacuité ", serait erroné. Efforcez-vous de détacher votre pensée des " Dix Mille Choses ". Si vous y arrivez, vous découvrirez que l’étincelle de vie émane de toutes choses.


" Nous sommes aujourd’hui au premier jour de notre méditation, amis que dites-vous ? " Ah ! " Puis après un long silence, le maître s’écria : " Allez ! " Et tous les disciples, répondant immédiatement à son appel, le suivirent. Après avoir marché quelque temps en rond, le moine surveillant donna le " signal d’arrêt " par un coup de gong. Les " promeneurs " s’arrêtèrent immédiatement. Après un temps d’arrêt, ils s’assirent sur leur siège en croisant les jambes sous eux. Le silence qui suivit était si profond, qu’on se serait cru dans un ermitage éloigné de montagne.


Cette méditation silencieuse dura une heure, puis les moines se levèrent et reprirent leur marche circulaire, bientôt interrompue par un nouveau coup de gong. Le maître alors harangua l’assemblée en ces termes : " Le moine supérieur de ce monastère est bon et compatissant, et c’est grâce à lui que cette méditation a pu avoir lieu. Les anciens de l’Ordre et vous tous mes amis, servez fidèlement le Tao. Vous m’avez demandé de vous guider pendant la Méditation des Sept Jours, j’en suis fort honoré et me sens plein d’inspiration en cette merveilleuse occasion, mais ma santé décline et je n’ai plus la force de parler longuement. Le Bouddha prêcha pendant des années le Dharma. Ses enseignements sont tous exposés et interprétés dans les Trois Grands Canons. Quelle serait alors l’utilité de mes paroles ? Je ne puis que répéter les paroles du Bouddha et des patriarches. Nous ne devrions jamais oublier que l’enseignement Tch’an ne fait pas partie de la doctrine bouddhiste régulière. Le premier Koan l’explique clairement : Lorsque le Bouddha, tenant la fleur dans sa main la montra à ses disciples, aucun d’eux ne comprit le sens de ce geste. Seul Mahakasyapa sourit pour montrer qu’il avait compris la pensée du Bouddha. Le Bouddha dit alors : " Je possède le trésor du Dharma Juste, et le " Merveilleux Esprit du Nirvana, l’expression dépouillée de sa forme ; je vais te le communiquer ! "


" L’enseignement Tch’an, transmis par d’autres moyens que ceux employés par la doctrine bouddhiste officielle, ne s’embarrasse pas d’explications superflues. C’est l’enseignement le plus direct, le plus élevé, qui guide l’étudiant vers l’Illumination, pourvu qu’il soit capable de la saisir instantanément. Certains ont commis l’erreur de croire que les vingt Tch’ans étranges (Dhyanas ou Méditations) mentionnés dans le Sutra de la Grande et Parfaite Sagesse, forment l’ensemble du Tch’an. Ces Dhyanas ne sont pas les principaux. Nous ne travaillons à notre Tch’an ni graduellement ni par stages successifs. Il est le Tch’an suprême qui dévoile instantanément la nature de Bouddha. Pourquoi alors pratiquons nous la Méditation de Sept Jours ? N’oubliez pas que nos aptitudes pratiques diminuent de jour en jour. Pour y remédier, les patriarches ont établi des méthodes spéciales, telles que : la Méditation de Sept Jours, les exercices du Koan et les marches circulaires. Le Tch’an embrasse soixante-dix générations qui s’échelonnent depuis Mahakasyaspa jusqu’à nos jours. Le Tch’an se répandit par toute la Chine pendant les époques Tang et Sung. Comme il a déchu depuis, lorsqu’on le compare au Tch’an de la belle époque ! Sa tradition dans toute sa pureté n’est plus conservée que dans quelques monastères, d’où la pénurie de maîtres Tch’an éminents.


Shen-hui, posa un jour la question suivante au sixième patriarche Hui-neng :
" Quel exercice faut-il pratiquer pour ne pas tomber dans une catégorie ? "
Hui-neng : " Qu’avez-vous fait ? "
Shen-hui : " Je ne pratique même pas le Saint Dharma ! "
Hui-neng : " A quelle catégorie appartenez-vous alors ? "
Shen-hui : " Le Saint Dharma lui-même n’existe pas. Comment peut-il y avoir des catégories ? "
" A ces mots, Hui-neng fut impressionné par la sagesse de Shen-hui.


N’étant pas aussi doués que les patriarches, nous sommes obligés de trouver des méthodes comme celle du Hua-tou, qui nous apprend à travailler sur un problème de Koan spécialement choisi, et cristallisé dans une phrase unique ou Hua-tou. Après la dynastie des Sung, l’exercice qui consiste à réciter le nom de Bouddha Amida devint de plus en plus populaire chez les bouddhistes. Par la suite, les grands maîtres conseillèrent de plus en plus de travailler sur le Hua-tou : " Quel est celui qui récite le nom de Bouddha ? " Ce Hua-tou devint alors, et reste encore, le plus répandu de tous. Mais nombreux sont ceux qui ignorent encore la manière de s’en servir. Certains sont assez sots pour réciter continuellement la phrase elle-même ! Cet exercice Hua-tou ne consiste pas seulement dans la répétition de la phrase, ou la concentration sur elle. Il faut pénétrer sa nature par Tsan. (Tsan signifie, regarder à l’intérieur, et observer.) Afin que les étudiants suivent la bonne voie, les avertissements suivants sont affichés dans tous les monastères : Observe et regarde le Hua-tou. Le mot " observe " signifie ici " regarde " en arrière et " regarde en dedans ", que ton esprit pénètre à l’intérieur du Hua-tou.


Notre esprit est habitué à s’extérioriser, à saisir les objets qui l’entourent. Tsan renverse cette habitude, et regarde au-dedans. " Qui est-il, celui qui récite le nom de " Bouddha ? " Cette phrase est le Hua (mais avant que l’idée de cette phrase ne se détache, nous avons le Tou (la fin). Par la voie de Tsan, nous essaierons de comprendre le sens même du " qui " de ce Hua-tou, et de pénétrer dans l’état qui précède l’éveil de la pensée, pour l’étudier ensuite. Il faut observer d’où vient l’idée même du " qui ", la définir et y pénétrer doucement.


Pendant l’exercice de la marche en rond, suivez de près la personne qui vous précède en relevant la tête jusqu’à ce qu’elle touche votre col. Gardez un esprit calme et égal. Ne tournez pas la tête pour regarder autour de vous, mais concentrez votre pensée sur le Hua-tou. Ne dilatez pas votre thorax au cours de la méditation en le gonflant artificiellement. Respirez naturellement, rassemblez vos six sens, et chassez toute pensée encombrante. Ne pensez à rien, mais n’oubliez jamais votre Hua-tou. Votre esprit doit toujours être calme et dégagé de toute contrainte, pour éviter qu’il erre à l’aventure ; évitez qu’il ne s’appesantisse et devienne indolent car vous vous assoupiriez, et tomberiez alors dans le piège du " vide mortel ". Si vous vous attachez à votre Hua-tou, vous accomplirez aisément votre travail, et briserez ainsi automatiquement toute pensée. Ces exercices présentent de grandes difficultés aux débutants, qui ne devraient ni se décourager ni s’effrayer. Ne pensez pas à l’Illumination qui est le but de la Méditation de Sept Jours à laquelle vous vous livrez, car cette pensée serait aussi folle et superflue qu’une nouvelle tête que vous ajouteriez à la vôtre. Ne vous inquiétez pas si votre travail sur le Hua-tou ne progresse pas au début ; il vous faut avant tout ne jamais l’oublier et l’observer sans cesse. Si vous êtes troublé par une pensée distrayante, refoulez-la car le proverbe dit :


" Ne t’inquiète pas du réveil de pensées distrayantes,
Mais garde-toi bien,
De les reconnaître trop tard. "

Vous souffrez au début d’une certaine distraction, causée par le réveil constant de pensées errantes qui vous empêchent de vous concentrer, mais vous surmonterez à la longue cette difficulté. L’étude du Hua-tou vous paraîtra plus facile. Après les nombreuses bêtises que je vous ai débitées aujourd’hui, remettez-vous au travail, et reprenez l’étude du Hua-tou.


Deuxième jour de la première période, le 10 janvier


Le maître s’adressa de nouveau à l’assemblée : " La Méditation de Sept Jours est le meilleur moyen d’atteindre l’Illumination en un temps prévu. Jadis, les hommes étaient plus doués, et les bouddhistes Tch’an n’attachaient pas une grande importance à cette méthode. Elle acquit toutefois une certaine popularité sous la dynastie des Sung. Plus tard, grâce à l’empereur Yung Cheng de la dynastie des Ching, elle se répandit dans toute la Chine. Cet empereur, bouddhiste Tch’an aux tendances très avancées, avait une grande admiration pour l’enseignement du Tch’an. La Méditation de Sept Jours, se pratiquait souvent dans son palais. Une dizaine de personnes qu’il dirigea, furent touchées par l’Illumination, entre autres, maître Tien-hui du monastère du Haut Ciel, à Yang Chow. Cet empereur établit les systèmes et règles des monastères, et la manière d’y pratiquer le Tch’an, qui prit un nouvel essor. Cet époque nous a donné plusieurs maîtres célèbres.


Maintenant, nous abordons le Tch’an. Qu’est-il en réalité ? Tch’an, Dhyana en sanskrit, est l’exercice d’une concentration ou contemplation profonde. Il y a plusieurs espèces de Tch’an : le Tch’an du Hinayana, et celui du Mahayana, le Tch’an concret et le Tch’an abstrait entre autres ? Mais celui de l’école chinoise est le Tch’an suprême qui diffère de tous les autres. La salle qui nous réunit aujourd’hui est la salle de Prajna, ou l’arène de l’Illumination. C’est ici que vous devrez réveiller la sensation du doute, et extirper tout vestige de vie. Ici seulement vous pourrez suivre l’enseignement de la Vacuité, le Dharma du non-agir. Tout ce qui est soumis au mouvement doit forcément avoir un commencement et une fin, et puisque tout ce qui s’obtient doit nécessairement se perdre, rien ne peut être accompli ou atteint. Les exercices comme la pénitence, les prosternations, et la récitation des sutras entre autres n’ont qu’une importance très relative, car ils résultent d’un effort ou d’une action. Le but du Tch’an est d’aborder le sujet au moment précis, et sans l’usage de la parole. Un moine demandait à Nan Chuan : " Qu’est-ce que le Tao ? " Nan Chuan répondit : " Le Tao est l’esprit mystérieux de quoi émane toute chose. " Lorsque nous mangeons, nous nous promenons, lorsque nous nous habillons, nous agissons selon le Tao, car aucune de nos actions ne peut être séparée de lui. Nous commettons malheureusement l’erreur de trop nous attacher aux choses, ce qui nous empêche de réaliser que notre esprit même est Bouddha. Le clerc Ta-mei demanda un jour à Ma-tsu : " Qu’est-ce que Bouddha ? " Ma-tsu répondit : " Bouddha est l’esprit. " Ta-mei fut touché par l’illumination en entendant cette réponse ; il s’inclina devant Ma-tsu, le remercia et partit. Plus tard, Ta-mei se fixa dans un ermitage de la province de Che Chiang, et forma de nombreux disciples. Sa renommée parvint jusqu’à Ma-tsu, qui lui dépêcha un moine pour s’assurer de ses connaissances et qu’il chargea d’interroger Ta-mei sur le Koan : " Pas d’esprit, pas de Bouddha. " Lorsque le moine arriva à l’ermitage, Ta-mei demanda d’où il venait. Le moine lui répondit :
Je viens de chez le grand maître Ma.
Quelle doctrine bouddhiste enseigne-t-il à présent ?
Il a complètement changé l’enseignement bouddhiste qu’il professe !
Comment l’a-t-il changé ?
Autrefois, le grand maître enseignait toujours que Bouddha est l’essence même de l’esprit, et maintenant que ce n’est ni l’esprit, ni le Bouddha !
Ta-mei se mordit les lèvres et dit : " Ce vieux gredin essaie de semer la confusion. Qu’il continue à proclamer ni l’esprit, ni le Bouddha ", je prétendrai toujours que Bouddha est l’esprit. "
Cette histoire prouve la fermeté de caractère des maîtres de jadis, et leurs connaissances inébranlables, et montre comment ils arrivaient directement à les réaliser.


Aujourd’hui, nous sommes bien moins doués. Des pensées errantes encombrent notre esprit, et c’est en désespoir de cause que les grands patriarches nous conseillèrent l’exercice de ce Hua-tou, non pas parce qu’il peut accomplir des miracles, mais cette méthode pratique était le seul moyen de nous aider. Maître Kao-feng disait : " Celui qui étudie le Tch’an devrait agir comme s’il jetait un pavé dans une mare profonde. Le pavé s’enfonce et s’enfonce jusqu’à ce qu’il ait atteint le fond de l’étang. En d’autres termes, il faut commencer l’exercice en regardant le fond du problème Hua-tou, avant de le percer complètement. Maître Kao-feng s’engagea davantage, en disant : " Si quelqu’un entreprend l’exercice du Hua-tou, et qu’aucune autre pensée ne vient troubler son esprit, pendant les sept jours de méditation ; s’il n’atteint pas alors l’illumination, je me couperai la langue et serai précipité en Enfer. "


Les étudiants ont du mal, au début, à maîtriser leurs pensées qui errent constamment, tandis qu’ils souffrent de douleurs dans les jambes. Ils ignorent encore comment écarter ces obstacles. Il importe avant tout pour eux, de penser au Hua-tou, debout, couché et en marchand, l’observer intensément du matin au soir, jusqu’au moment où il apparaît à l’esprit comme le reflet d’une lune d’automne dans l’eau limpide. En usant de cette méthode, soyez certains d’atteindre l’Illumination.


Si, au cours de la méditation, vous sentez le sommeil vous gagner, tenez vos yeux grands ouverts et redressez-vous ; ainsi vous vous sentirez plus frais et dispos qu’avant.


Lorsque vous travaillez le Hua-tou, ne soyez ni trop subtil ni trop détaché ; la subtilité provoque un sentiment de confort et de sérénité qui vous feront perdre votre Hua-tou. Si, au contraire, vous ne perdez pas votre Hua-tou en ayant atteint la sérénité, vous progresserez bien au-delà des résultats atteints. Si, par contre, vous êtes trop détaché, vous ne réussirez pas maîtriser les pensées errantes qui vous assaillent. En résumé, celui qui pratique le Tch’an devrait adopter une attitude intermédiaire faite d’un mélange de subtilité et de détachement. S’il y réussit, il fera de rapides progrès, et fusionnera bientôt le silence et le mouvement en un seul tout.


Je me rappelle, quand, jeune moine, je pratiquais la marche en rond, au monastère de la Montagne Dorée ou en d’autres lieux, comme nous autres moines, pouvions courir ! Mais lorsque le gong résonnait pour donner le signal d’arrêt, tous nous nous arrêtions et restions immobiles comme des bouts de bois fichés en terre ! Comment eut-il été possible de s’assoupir ou de laisser naître des pensées étrangères en de telles circonstances ?


Lorsque vous méditez dans la position assise, ne placez jamais le Hua-tou que vous méditez, trop haut devant vous ; il vous occasionnerait des maux de tête. Ne le placez pas d’avantage au niveau de votre poitrine, car il provoquerait des malaises, tout comme si vous le placiez trop bas devant vous. Vous seriez alors sujet à des maux d’estomac et il provoquerait auprès de vous, des visions illusoires. Observez un esprit calme et respirez régulièrement comme la poule qui couve son œuf ou le chat qui guette une souris. Si vous réussissez, vous apercevrez avant longtemps, que vous vous détachez petit à petit de tout ce qui vous retient à la vie.


Le quatrième jour de la première période, le 12 janvier.


Nous voilà arrivés au bout du troisième jour de méditation. Je suis heureux de constater que vous travaillez avec ardeur. Quelques-uns d’entre vous m’ont apporté des poèmes et des stances qu’ils ont composés ; ils m’ont prié de les commenter. D’autres m’ont dit avoir aperçu la vacuité et la lumière, ce qui n’est pas à dédaigner, mais j’en conclus néanmoins que vous avez oublié tout ce que je vous racontais les deux premiers jours ? Je vous ai dit que l’exercice du Tao consiste uniquement à trouver la voie qui vous permettra d’examiner le Hua-tou qui ressemble à l’épée royale. Avec elle, vous tuez le Bouddha quand il arrive ; avec elle vous massacrez le Diable quand il arrive. Aucune idée ne résiste à cette épée qui détruit tous les Dharma. Comment est-il alors possible d’avoir des pensées errantes qui vous permettent de composer poèmes et stances, et d’avoir des visions de lumière, ou de vacuité ? Si vous persistez dans cette voie, vous perdrez bientôt votre Hua-tou !
N’oubliez pas de l’examiner continuellement, sans aucune interruption avec un esprit toujours lucide et en éveil. Toutes pensées, toutes conceptions devraient être effacées ! Comme le disait le grand maître Houang-po :


"Etudier le Tao, équivaut à défendre le Palais Royal contre l’invasion. Défendez-le attentivement au prix de votre vie ! Et combattez de toutes vos forces pour lui. Si le froid intense n’a pas encore pénétré jusque dans votre moelle, voyez comment vous parviendrez à sentir le frais parfum des pruniers en fleurs."


Nous autres êtres sensibles, possédons ce qu’on nomme la " huitième conscience " (la conscience fondamentale), comparable au roi de toutes les consciences ; ce roi s’entoure des septième et sixième consciences, et des cinq autres qui sont celles de la vue, du goût, de l’ouïe, de l’odorat et du toucher. Quand à la septième, elle se cramponne aux connaissances du chef, ou de la huitième conscience, dont elle se considère l’égal. Les six autres consciences dirigées par elle, s’attachent aux couleurs, aux sons, au toucher, etc. et c’est ainsi que la huitième conscience, la principale, est l’esclave des autres, et ne peut plus tourner la tête à son gré… Le Hua-tou ressemble à un glaive tranchant, qui nous permet de massacrer tous ses voleurs épuisants, et de transformer ainsi la huitième conscience en Sagesse du Grand Miroir, la septième, en Sagesse de l’Egalité, la sixième, en Sagesse de l’Observation, et les cinq sens, en Sagesse de l’Action. Mais il importe avant tout de transformer d’abord, les sixième et septième consciences, car elles prennent la tête du peloton et lui imposent leur influence. Elles ont pour fonction de distinguer, de différencier, de conceptualiser et de fabriquer. Les poèmes et les stances que vous avez composés, la lumière et la vacuité et tout ce que vous percevez ne sont autres que des fabrications de ces deux consciences. Oubliez toute chose et attachez-vous à votre Hua-tou. N’oubliez pas qu’il existe un autre piège dans lequel vous risqueriez de tomber ; c’est celui de la méditation inutile, qui émousserait votre esprit et l’engourdirait complètement. C’est là l’erreur la plus grave que vous puissiez commettre. Et maintenant, laissez-moi vous raconter un koan.


Le maître qui fonda le monastère de Shih Tan, étudia le Tch’an sous la direction de différents maîtres en voyageant d’un endroit à un autre. Une nuit dans une auberge, il entendit une jeune fille qui chantait tout en confectionnant un gâteau de fèves :


" Oh ! Chang est le gâteau de fèves,
Et Li est aussi le gâteau de fèves.
La nuit lorsque tu reposes la tête sur l’oreiller,
Nulle pensée ne s’éveille dans ton esprit.
Mais lorsque tu t’éveilles le matin,
Tu continues toujours à confectionner des gâteaux de fèves. "


Le maître était absorbé dans une méditation, lorsque la jeune fille se mit à chanter. En l’entendant, il s’éveilla et comprit soudain.
Cette histoire prouve que l’étude du Tch’an ne doit pas forcément se poursuivre dans un temple ou dans une salle de méditation. Celui qui concentre tout son esprit sur le travail, en ne se laissant pas distraire, peut être touché par l’Illumination, n’importe où il se trouve.


Le dernier jour de la seconde période, le 23 janvier.


Le maître dit aux disciples présents : " nous sommes au dernier jour de deux périodes de méditation. Je vous félicite tous d’être capable d’achever votre tâche. Je vais aujourd’hui contrôler votre travail, et me rendre compte des progrès que vous avez réalisés. Que celui qui a été touché par l’Illumination se lève et raconte les expériences qu’il a faites au cours de son travail.
Un long temps s’écoula, mais personne ne se leva. Le maître quitta la salle de méditation, sans ajouter un mot."

Selon Chang Chen-Chi (témoignage de 1958)


Tuesday, July 03, 2007

SARAHA, ses chants libertaires



Le miroir aux alouettes

Les stratégies d’aliénation mises en place par quatre sectes (le Temple du peuple, les Davidiens de Waco, l'Ordre du Temple Solaire, la Secte Aum) sont bien décrites dans le documentaire.

DEUXIEME PARTIE - TROISIEME PARTIE - QUATRIEME - CINQUIEME - SIXIEME

Il n’est pas inutile de rappeler que les manipulations des gourous seraient impossibles si les gens étaient tous épanouis et heureux. La solitude, les frustrations, la souffrance et les troubles psychologiques sont exploités par les sectes. 1% de la population souffre de schizophrénie. Dans l’Hérault, dans le village de Dio, un jeune schizophrène de vingt ans a reçu une douzaine d’initiations tantriques payantes dans le repaire languedocien d’un gourou tibétain. Le jeune homme s’est irrémédiablement enfermé dans des délires qu’alimentent les dogmes et les rites du Vajrayana. Il est convaincu d’être un toulkou, c’est à dire la réincarnation d’un très grand lama.

Le chant des sirènes

La première vidéo du documentaire, « Le miroir aux alouettes » de la série « Les sectes tueuses », montre brièvement le rôle joué par le Dalaï-lama dans l’expansion de la secte AUM. Celui qui serait l’incarnation d’Avalokiteshvara, Bodhisattva de la compassion pourvu de plus d’un millier d’yeux, n’a pas vu les conséquence de son amitié pour le gourou psychopathe et criminel de la secte AUM. Le gourou japonais exploita habilement la reconnaissance du prélat tibétain pour se targuer d’être un yogi tantrique accompli, un Mahasiddha, et augmenter ainsi le nombre de ses disciples.

Les textes de véritables Mahasiddhas expriment la joie de vivre dans ce monde. Ils récusent les pratiques méditatives et les enseignements des gourous. Les Dohas (chants) de Saraha rejettent les artifices religieux et sont un hymne à la vie.
Les idées libertaires de Saraha rappellent le CH'AN chinois.

Les chants de Saraha

« Les novices, les moines, les sannyasins, impressionnés par les Anciens, renoncent au monde, enseignent les écritures et se dessèchent à force de concentration.

D’autres se réclament du Grand Véhicule et des textes sacrés. Ils méditent sur les chakras et les mandalas, ils scindent la félicité en différentes étapes.

Ils ne font que s’écarter de la voie et se battent pour savoir si elle est espace et vacuité.

Délaisser le Spontané pour débattre du nirvana, c’est manquer le Sens ultime.

Qui s’écarte du Spontané ne connaîtra pas la délivrance. A quoi bon méditation, offrandes de lampes à huile, récitation de mantras ?

A quoi bon les austérités, à quoi bon les pèlerinages ? On ne se libère pas en se plongeant dans les eaux sacrées. […]

Saraha chante : ne médite pas, n’abandonne pas le monde, vis en compagnie. Si tu n’es pas délivré en prenant un profond plaisir au monde sensoriel, peut-on dire que ta connaissance est parfaite ?

Si la Vérité est manifeste, à quoi bon méditer ? Si la vérité est cachée, tu ne fais qu’arpenter les ténèbres ! Saraha chante : L’éternité n’est ni du domaine de l’être ni de celui du non-être ; ainsi touche le Spontané !

Saraha chante spontanément la profondeur secrète du monde, ne demeure pas prisonnier du troupeau hébété ! Ce qui nous fait naître, vivre et mourir est le cœur du Suprême.

Le Suprême ne médite pas, pourquoi méditer sur lui ? Le Suprême est indicible, alors tais-toi ! Les êtres sont prisonniers du devenir et personne ne découvre la nature du Soi.

Abandonne mantras, traités, objet de méditation, concentration ! La conscience est immaculée, ne la pollue pas par la pratique ! Cesse de te tourmenter et demeure dans l’intime félicité !

Délecte-toi des mets et des boissons, sois heureux, jouis du plaisir que tu offres à la lignée des maîtres, c’est ainsi qu’on se libère ! […]

Saraha chante, écoute-le. Pas de libération par la méditation. Ne prends pas les membres dans le filet de l’illusion ! […] J’ai abandonné mantras et tantras pour chanter ce poème. […]

J’ai vu les lieux sacrés, mais nul endroit n’est aussi gorgé de béatitude que mon propre corps. […]

Abandonne les mantras, les tantras, et oriente ta quête vers le corps où les dieux se perdent, alors tu seras l’absolu et tout autre désir s’évanouira.

Reconnais cette ambroisie qui s’exprime à partir du non-savoir. Ceux qui se livrent à des explications ne trouvent pas la transparence au cœur de l’activité. […]

Dans ce corps, l’intelligence se relâche, la pensée se détend, l’ego se dissout. N’utilise pas la méditation pour toucher les mondes illusoires. […]

« Est-ce que le maître expose l’ultime secret ? sans discernement, serai-je libéré ? » se disent-ils. Les adeptes vont et viennent. Ils errent dans leurs pratiques et commettent l’erreur de ne pas reconnaître le Spontané. […]

« Notre maître vénéré prône l’arrêt de la pensée, la méditation yeux ouverts, le contrôle du souffle », disent les égarés. Mais lorsque le souffle s’arrête de lui-même au moment de la mort, que fais-tu ? […]

Les érudits commentent les traités, mais ils ignorent le Bouddha en leur propre corps. Ils n’ont pas détruit l’oscillation mentale et prétendent avec impudence jouir de la connaissance.

« La Pure Conscience se médite sur le centre intersourciller », disent-ils. Abandonne donc toute distinction. Dès que tu ne scindes plus le corps, que tu ne sépares plus la parole et la pensée, tu jouis de la propre nature du Spontané.

Dans « Le trésor des chants » (Dohakosa) :

La vraie nature de l’esprit est comme le ciel. Il n’y a pas de méditation à faire, aussi évitez la méditation. En gardant l’esprit ordinaire dans son mode originel spontané, il n’est adultéré par aucun concept artificiel. […]

On parle de très nombreuses sortes de constructions mentales, mais les yogis ne demeurent que dans la seule perception. Celle-ci n’étant pas une entité, le yogi est complètement libre des nombreuses possibilités de manifestation. Aussi, avec cette liberté folle et illimitée, maintenez l’action pareille à celle d’un enfant, libre de toute activité intentionnelle.

« Ecstatic Spontaneity » Herbert V. Guenther.


Le philosophe Michel Larroque retrouve le Spontané de Saraha dans le Ch’an Chinois, rappelant au passage que la méditation assise (ou Zazen) était négligée par les premiers patriarches.

" On sait que le naturel est notre véritable esprit ; or il nous est donné d’emblée. Les efforts pour le promouvoir sont donc inutiles et ne peuvent que se retourner contre leur but. Il en résulte que toute discipline est artificielle et sans objet. Elle ne peut aboutir qu’à un pharisaïsme qui singe la vie spirituelle authentique.

C’est ce que Huai-Jang essaie de faire comprendre à l’un de ses condisciples, Ma-Tsu, qui pratique assidûment la méditation " pour atteindre l’état de Bouddha. " Ramassant une brique, il se met à la polir " pour en faire un miroir. " " Aucun polissage, si long soit-il, ne fera un miroir d’un brique, " remarque Ma-Tsu. " Aucune pratique du Tao-ch’an, si longue soit-elle, ne vous fera atteindre l’état de Bouddha " répliqua aussitôt Huai Jang.

Et c’est pourquoi Hui-Neng recommande de ne pas chercher à purifier l’esprit, mais tout au contraire de le laisser aller. Il convient de donner libre cours aux séquences de pensées et d’impressions sans chercher volontairement à les retenir ou à en orienter le cours. Même le simple désir de devenir un Bouddha est nocif. En effet, si la bouddhéité est bien la spontanéité, le souci d’y accéder nous éloigne à coup sûr par la conscience qu’il crée en nous d’une opposition entre ce que nous voulons être et ce que nous sommes.

Les témoignages confirmant cette interprétation sont innombrables. Huang Po interprétant le Bouddhisme dans une perspective taoïste, fait aussi l’apologie de la spontanéité.

" Lorsque le corps et l’esprit ont atteint la spontanéité " écrit-il, " le Tao est atteint et l’esprit universel peut être compris… Dans les temps anciens, l’esprit des hommes était aiguisé. En entendant une seule phrase, ils abandonnaient l’étude et furent de ce fait appelés " les sages " qui, abandonnant l’étude, restent dans la spontanéité. "

Son élève Lin-Chi, fondateur de l’école Rinzai, reproche à ses étudiants de ne pas se faire confiance et de recherche laborieusement ce qu’ils n’ont pas perdu. Certes, la vie spirituelle exige du courage de " s’en remettre " sans hésitation de " faire absolument confiance en la spontanéité naturelle qui est l’esprit du Bouddha. " Il insiste sur l’importance de la vie naturelle libérée de toute affection et de toute contrainte. Car " il n’y a pas de place dans le bouddhisme pour l’effort. "

Michel Larroque, " APPROCHES OCCIDENTALES DU BOUDDHISME ZEN, la spontanéité efficace ", L’Harmattan.

Saturday, April 21, 2007

LES LUMIERES SPIRITUELLES


Des occidentaux et des coquettes font du dzogchen comme on fait une cure de beauté. Certains adeptes pratiquent dans l’espoir d’obtenir un corps de lumière, éternellement jeune et beau. Ils accordent des vertus spirituelles aux sensations lumineuses obtenues par une pression des yeux. Cette méthode, préconisée dans certains textes dzogchen, est peut-être l’indice d’une dégénérescence de l’enseignement. Néanmoins, il n'est pas inconvevable de penser que des lamas utilisent des phosphènes dans un but didactique. En tout état de cause, le maître chinois Nan Huai-chin critique la pression des globes oculaires.


Les étoiles intérieures


Le champ visuel d’un contemplatif peut être constamment couvert de myriades de minuscules points de lumière blanche. Ces infimes points lumineux sont heureusement fixes.


Dans le cadre d'une " pratique contemplative ", quelques points peuvent grossir (et devenir aussi " gros " qu'un grain de poivre). Parfois, certains grains lumineux se réunissent, formant ainsi un conglomérat de lumière blanche. Il arrive parfois que dans ce conglomérat se dessinent des formes diverses. D'autres couleurs peuvent apparaître. Le phénomène se produit de la même façon avec les yeux ouverts ou fermés. Le canevas lumineux demeure toujours identique à l'intérieur ou à l'extérieur, le jour ou la nuit. C'est une vision totalement criblée de minuscules points de lumière blanche. Plus rarement, un grain se détache de la trame pour éclater comme un petit flash d'une fraction de seconde.


La vision quotidienne est donc " perforée " d'un nombre incommensurable de très petits trous qui laissent passer une douce et discrète lumière blanche, semblable à celle des étoiles. Dans le livre de Shardza Tashi Gyaltsen (1859-1935), intitulé " Les sphères du cœur " (Les Deux Océans), il est écrit : " Etoiles et constellations resplendissent depuis sa poitrine " p.85, l'édition française comporte une erreur, le mot " taille " a été imprimé à la place du mot " poitrine ". En réalité, selon l'anatomie subtile, c'est depuis le cœur, donc de la poitrine, que sont projetées les luminosités. Un canal relie le cœur (projecteur) aux yeux qui contemplent l’espace (l'écran).


Les fleurs de la vacuité


Des contemplatifs perçoivent des luminosités semblables à des perles de lumière blanche, d'autres sont translucides comme des gouttes d'eau parfaitement circulaires. Une chute de " neige " peut survenir durant une retraite spirituelle. Dans " Le secret de la Fleur d’or ", il est écrit : " Figez l’esprit dans le repaire de l’énergie et vous verrez soudain la blanche neige s’envoler en plein été.


" Les " flocons " de lumière blanche sont nommées thiglés dans le dzogchen. Ils sont différents des thiglés tantriques liés au sexe et à l'âge. Des textes dzogchen énumèrent les différentes formes lumineuses : des damiers, filaments lumineux, chaînes de thiglés... D’autres thiglés sont auréolés d'une enceinte colorée. Des sphérules de lumière, formant une chaîne par exemple, traversent le champ visuel du contemplatif plus ou moins rapidement, du haut vers le bas. Cette descente s'effectue sans onduler ni suivre de mouvements circulaires ou fantaisistes. Il est aisé de les faire revenir au centre de la vision d'une manière fulgurante en les regardant du coin des yeux. Le phénomène est décrit dans un texte attribué à Vimalamitra, " Les 74 fragments de la compilation des Préceptes " : " Il faudra (alors) regarder les Lampes du coin des yeux et le Discernement (fulgurera) dans l'Espace ".


Pour percevoir les thiglés, il est nécessaire de respecter certaines consignes. Il est possible de les voir en regardant le rayonnement d’une source de lumière (soleil, ampoule électrique, etc., sans se laisser éblouir). Selon les textes, des pratiquants doués, parvenus au stade du déploiement des visons, perçoivent des thiglés de plus en plus grands révélant leur contenu : des symboles et carrément des déités.


Au Moyen Age, une religieuse visionnaire, Hildegarde de Bingen, décrit un phénomène comparable aux thiglés géants " habités " du dzogchen : " Au milieu de la poitrine de la figure que j'avais contemplée au sein des espaces aériens du midi, voici qu'apparut une roue d'une merveilleuse apparence. [...] La figure de l'homme occupait le centre de cette roue géante. Le crâne était en haut, et les pieds touchaient la sphère de l'air dense, blanc et lumineux. Les doigts des deux mains, droite et gauche, étaient tendus en forme de croix, en direction de la circonférence, les bras de même. [...] Au-dessus du chef de ladite figure se faisaient face les sept planètes. " Hildegarde de Bingen, De modu visionis suae. (source Internet : http://www.outre-vie.com/inities,visionnaires,mystiques/mystiques/Hildegarde.htm )


Vajra Yogini ou la Fée Clochette


Un occidental, converti au bouddhisme tibétain, ne verra pas obligatoirement les déités du panthéon tantrique dans les thiglés géants de la phase du développement des visions. Ce dzogchenpa doué distinguera probablement, comme Hildegarde de Bingen, des formes angéliques en aube blanche s’il appartient culturellement au monde occidental. Les Near Death Experiences (NDE) ou en français Expérience de Mort Imminente (E.M.I.) décrivent des êtres de lumières qui n’ont jamais l’apparence des entités du panthéon tibétain.


Lumières et méditation


Les expériences lumineuses sont fréquentes durant les méditations. Un manuel tibétain décrit ces phénomènes (qui ne sont pas considérés comme des visions du Dzogchen). Lucioles, étincelles, fumée, figures géométriques de différentes couleurs apparaissent selon le degré de méditation. Ce sont les 5 éléments (eau, terre, air, feu, espace) qui pénètrent dans le canal central, chaque élément a sa propre couleur. L'école Chan (zen) mentionne l'existence de photismes liés à l'expérience méditative. Ces phénomènes, nommés " fleurs de vacuité " sont négligés avec raison. L'école tibétaine décourage également la contemplation de la lumière des techniques de Thogal sans avoir maîtrisé l'état d'unification de Trekchöd, l'état naturel de l'esprit. Thogal permettrait d'accélérer la compréhension de la non-dualité. De belles photographies de fresques de visions et de pratiques dzogchen se trouvent dans l'album de Ian Baker et de Thomas Laird, " Le temple secret du Dalaï-lama ", Editions de la Martinière.


La danse lumineuse de l’orgone


Le contemplatif perçoit dans le ciel des particules lumineuses qui se déplacent dans tous les directions en ondulant. Des adeptes de Wilhelm Reich voyaient dans ces particules le fameux orgone identifié, selon eux, au prâna des hindous. En 1993, à la cité de la science de la Villette, un appareil scientifique reproduisait ce phénomène naturel. En vérité, ces éléments lumineux sont provoquées par des conditions particulières qui permettent la réflexion de la lumière solaire par les globules du sang qui irriguent les yeux.


Les lumières des ténèbres


On peut redouter les conséquences néfastes du tantrisme implanté trop rapidement en Occident. Sans de véritables saints bouddhistes, capables de créer une sorte d’égrégore spirituel, une âme collective, le mercantilisme des enseignants du Vajrayana risque d’inverser la polarité spirituelle de cette tradition. Les protecteurs du Dharma pourraient devenir de redoutables prédateurs. (Sur ce sujet lire le texte de Flavie Duquesne : http://bouddhanar-1.blogspot.com/2007/04/mme-si-la-nuit-t-bien-noire.html )


Peu soucieux d’éthique, des hiérarques, héritiers du cléricalisme féodal tibétain, se conforment sans peine au capitalisme mondialisé. Des lamas en vue ne dénoncent jamais les seigneurs criminels de la guerre économique qui détruit le monde. Autrefois anachorètes, aujourd'hui vedettes du dharma, des représentants du bouddhisme tantrique profitent de ce système inique pour s’enrichir.


Quand on fréquente le monde un peu glauque des centres de la " Vérité " (dharma), décorés de fresques trop morbides, on entend des rumeurs : tel lama est possédé par la " folle sagesse ", tel autre est le thaumaturge du siècle. Les pipelettes ne sont jamais en manque de ragots dans le bouddhisme tantrique. Cette tradition située au confluent de plusieurs univers psychiques génère d’étranges propos, comme la mise en garde attribuée au gourou d’une secte dzogchen internationale. Cet autocrate tibétain, installé dans une île au large du Venezuela, aurait révélé à ses disciples l’existence d’un terrible danger occulte. Des luminosités particulièrement prédatrices se précipiteraient sur des humains pour les tuer.


Des agressions occultes, le vampirisme psychique, des obsessions peuvent être la conséquence d’une attitude trop confiante à l’égard de certaines visions. Malheureusement, un " démon " ou un parasite de l’au-delà peut s’incruster dans le cerveau d’un méditant imprudent. Beaucoup de personnes se laissent subjuguer par les courants psychiques qui balayent le monde intermédiaire, monde où s’égarent de nombreux spiritualistes, des médiums et aussi des " initiés " tantriques.


Les lumières des Expériences de Mort Imminente (EMI ou NDE)


Les pratiquants du Karling Shitro, le cycle des déités paisibles et courroucées, prétendent que seuls les initiés tantriques perçoivent ces déités et reçoivent leur aide dans l'au-delà. Dans son livre " Le miroir du cœur ", Philippe Cornu écrit : " Beaucoup de maîtres reconnaissent que, si l’on n’a pas connu la transmission de pouvoir et le sâdhana d’une déité ou d’un groupe de déités comme les paisibles et courroucées, il est impossible d’en percevoir les manifestations telles qu’elles sont décrites traditionnellement. "


Cette affirmation n’est pas une vérité établie. En effet, un occidental, initié du Vajrayana, fut confronté à l’autre monde durant une Expérience de Mort Imminente (EMI ou NDE). Une fois dans le bardo, cet adepte du bouddhisme tantrique aurait dû voir surgir les déités du mandala. Mais durant sa décorporation, il rencontra une lumière irradiant l’amour et des entités spirituelles d’une grande beauté. Lumière, amour et beauté sont des constantes des récits de cette nature. Les monstres courroucés à tête d’animal et armés de couteaux du panthéon tantrique n’étaient pas là. Ils n’ont probablement pas accès à la dimension spirituelle véritable qui se caractérise par cet amour attesté par de nombreux témoignages. Les déités tantriques sont-elles cantonnées dans un infra monde ?


C’est un effroyable spectacle qui s’offrirait à l’initié tantrique décédé. Les déités courroucées du Bardo brandissent des hachoirs et des coupes crâniennes emplies de sang. Candhalî est une dévoreuse de cœur et de cadavre, Srigalamukhâ à tête de renarde mange les entrailles, Nandâ à tête de corbeau est parée d’une peau d’enfant…


Les visions secrètes du cinquième dalaï-lama


La biographie secrète du cinquième dalaï-lama contenue dans " Le Manuscrit d’Or ", traduit par Samten Gyaltsen Karmay, fait état d’expériences visionnaires parfois terrifiantes. Par exemple, durant l’année Eau-Rat (1672), à partir du neuvième jour, le dalaï-lama commence un retraite dans le palais du Potala. Il pratique la méditation quand il a une vision repoussante. " Une femme hideuse apparaît à ce moment, portant une robe tissée de poils de yak, à la tête d’une armée de démons. De ce rassemblement sortent un homme de couleur rouge et une démone, tenant le cœur et les poumons d’un homme qu’il viennent de tuer à l’entrée d’un temple dans un village. " (S. G. Karmay)


La passion du dalaï-lama pour les rituels et la magie le confronte à des puissances occultes inquiétantes. Le pontife doit repousser les attaques des bsen-mo, esprits maléfiques féminins, des démons dam-sri, et des légions d’esprits hostiles gson’dre, gong-po... Il a recours a des cérémonies macabres et utilise des ingrédients rituels répugnants pour anéantir les forces démoniaques. Selon le cycle du rD-rje gro-lod gnam-lcags ‘bar-ba, l’encens est remplacé par la chair humaine brûlante (sha-chen-gyi bdug-spos), les lampes sont alimentées par de la graisse humaine fondue (tshil-chen-gyi mae-me), le sang remplace l’eau rituelle, les fleurs sont substituées par des yeux… Une peau humaine (g.yang-gzhi) et un crâne sont utilisés par le magicien tantrique qui suit les instructions données par Zur Chos-dbying rang-grol. L’initiation à la déesse gSang- sgrub, un aspect particulier de dPal-dan lhamo, exige une tête humaine fraîchement coupée.


La barbarie qui émaille la spiritualité du cinquième dalaï-lama n’émeut personne. Elle passe totalement inaperçue, noyée dans le courant d’éloges et d’émerveillement inconditionnels qui transporte le bouddhisme tantrique au cœur des nations modernes. De nombreux artistes, des intellectuels succombent à la fascination du lamaïsme magique et… sanguinaire. Mais qui veut voir les coupes crâniennes emplies de sang représentées sur presque tous les tangkas ? Les tantras les plus obscènes et les moins ragoûtants sont traduits et qualifiés de révélations merveilleuses.


Le pontife tibétain fait consigner toutes ses visions par un scribe. Un matin, il récite le mantra de Tara blanche, la déité lui apparaît. Un autre jour, il a la vision des gardiens du dharma. Le lendemain il voit Padmasambhava en union avec sa parèdre. La platitude des commentaires du " Manuscrit d’Or " est consternante. Le dalaï-lama n’est pas un mystique contrairement à Saint Jean de la Croix, par exemple, pour évoquer un véritable poète mystique.


Ceux qui associent parfois au mot mystique le merveilleux et sont convaincus que le Tibet est le pays des prodiges, seront étonnés en découvrant les prouesses d’un religieux Italien, un contemporain du 5ème dalaï-lama.


Giuseppe Desa naît en 1603 en Apulie, dans le sud de l’Italie, seulement quatorze ans avant la naissance du 5ème dalaï-lama. Il est ordonné prêtre à l’âge de 25 ans.

" Un jour qu’il venait de dire la messe dans la chapelle même du Saint-Office, dédiée à saint Grégoire d’Arménie, il poussa soudain un cri, s ‘éleva tout droit dans les airs, les bras tendus en croix, et alla se poser parmi les fleurs de l’autel, au milieu des nombreux cierges qui y brûlaient. Les assistants poussèrent des cris, croyant qu’il allait prendre feu. Il n’en fut rien. Il resta là un moment sous les yeux effarés de l’assistance, puis, poussant un autre cri, il fut transporté en arrière dans l’église et déposé doucement au sol sur les genoux. Alors commença une autre scène aussi surprenante et peu édifiante que la première : il se mit à tourner sur ses genoux comme une toupie, sautant parfois en l’air sans prendre aucun élan, tandis qu’il répétait : " Ô Bienheureuse Vierge Marie ! Ô Bienheureuse Vierge Marie ! "
Cette prouesse embarrassa fort l’Inquisition, car le frère Joseph, à par sa vertu, ses austérités et ses indiscrètes lévitations accompagnées de cris, ne se signalait par aucune qualité d’esprit particulière. Il était fort clairvoyant en s’appelant lui-même " l’âne ". L’Inquisition de Naples s’en débarrassa en l’envoyant à Rome sous la garde du père général de son Ordre. Celui-ci le présenta au pape Urbain VIII (Maffeo Barberini), esprit cultivé, aristocratique et sceptique, plus connu pour ses poésies latines (fort profanes) et son habileté politique à distribuer les bonnes places aux membres de sa famille que pour son goût des pieuses extravagances, la vivante antithèse, en somme, du pauvre père Joseph.
Aussi, quel ne fut pas son embarras lorsque l’ancien palefrenier, s’étant agenouillé devant lui pour lui baiser dévotement le pied, fut soudain saisi par l’extase et s’éleva dans les airs en poussant son cri habituel. Il y resta sous le regard ahuri du pape jusqu’à ce que son supérieur lui eut signifié que c’en était assez et qu’il eût à redescendre sur terre comme tout le monde, ce qu’il fit. Tout sceptique qu’il était, Urbain VIII déclara que, si Joseph mourait avant lui, il viendrait lui-même attester l’authenticité de ce prodige lors du procès de canonisation. "


Aimé Michel " METANOIA, Phénomènes physiques du mysticisme "

Wednesday, March 21, 2007

LES SPHERES DU CŒUR

"Ce texte doit encore moins être pris pour un manuel du type " faites-le vous-même ", à l'attention de ceux qui aspirent à pratiquer la discipline spirituelle et à atteindre la " Grande Perfection " décrite ici. Pour une telle pratique, le suivi personnel d'un lama qualifié et expérimenté est absolument indispensable. Ceux qui souhaitent expérimenter par eux-mêmes peuvent être assurés que leurs expériences mentales, quelles qu'elles soient, seront soit déroutantes, soit - et le danger est réel - destructrices. "
A cette mise en garde de Per Kvaerne s’ajoute les mots d’un hiérarque tibétain inquiétant. En effet, Shenphen Dawa menace de mort les imprudents qui étudient le Dzogchen sans se faire racketter par un gourou : " Ne serait-ce que de parler du Dzogchen, c’est en quelque sorte précipiter sa propre mort " (bulletin n°7, Urgyen Samyé Chöling, Dordogne).
La jaquette du livre devrait préciser : " MEDITER TUE ! ".

Un lama qualifié, c’est l’Arlésienne du Dharma.

Le pamphlet de Daniel Odier, " Le Grand Sommeil des éveillés ", proclame la fin de l’illusion du maître qualifié et pleinement éveillé :
" Nous sommes manipulés par des pseudo-sages qui arborent un éveil de pacotille collé à un ego surdimentionné. Ces illuminés prennent soin de nous faire glisser dans un système qui nous lie pieds et poings au devenir. Les jeunes loups-gourous s’éveillent en trois stages d’été et quittent leur emploi pour enseigner prématurément. Les vieux renards veillent au grain en appointant parcimonieusement des êtres plus médiocres qu’eux-mêmes pour être certains qu’on ne les oubliera pas. La plupart des scélérats qui font métier d’enseigner ne transmettent que leur propre désarroi pour continuer à gagner leur vie et satisfaire leur ambition.
Où se situe le mensonge ? La plupart ne connaissent pas l’état dont ils parlent et ceux qui le connaissent le rigidifient avant de le restituer. Comme disait Lin-t’si, c’est " mettre dans sa bouche des morceaux de merde pour les recracher à d ‘autres ". Les religieux ne comprennent rien à l’être social, au désir, à la liberté. Les traditionalistes étouffent la tradition en la transmettant. Ceux qui enseignent ne révèlent pas le secret absolu, soit qu’ils l’ignorent soit qu’obsédés par un sens élitiste ils pensent que peu d’êtres méritent de recevoir l’enseignement le plus profond. "

Après ce réquisitoire, il n'est pas étonnant que le message fondamental contenu dans " Les Sphères du Cœur " échappe à la sagacité des lamas qualifiés. Ils ont édifié leur fond de commerce en enseignant les méthodes sophistiquées du "Chagtri", le texte de Dru Gyelwa Yungdrung. En réalité, dans " Les Sphères du Cœur ", Shardza Tashi Gyaltsen, comme Longchenpa et le Chan originel, récuse tous les artifices des méthodes méditatives en deux phrases : " Le texte du "Chagtri" (phyag khrid) par Dru gyel Yungdrung (Bru rgyal gyung drung) et ses disciples était accepté comme l’enseignement le plus élevé mais ce n’est pas le cas. Il ne peut pas plus être comparé à l’enseignement le plus élevé, que la terre ne peut l’être au ciel. " (" Les Sphères du Cœur ", page 52, Les Deux Océans, 1998.) On ne saurait être plus clair.

Jean-Luc Achard, docteur de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes et chercheur au Centre National de la Recherche Scientifique (ses travaux se concentrent sur les traditions Bönpo et Nyingma de la Grande Perfection), écrit au sujet du Chagtri qui présente la quintessence de toutes les instructions orales du Dzogchen du Zhangzhung Nyengyü :
" Son auteur, Dru Gyelwa Yundrung (le Vainqueur Eternel du clan Dru, 1242-1290), reçut la plupart de ces instructions auprès de son maître-racine Yangtön Densapa, et notamment toute l’histoire des maîtres de la Transmission. Celui-ci insista grandement sur le sceaux de secret appliqués au cycle du Zhangzhung Nyengyü, ainsi que sur l’impératif de sa transmission unique (gcig rgyud), c’est-à-dire d’un maître à un seul disciple. Certains éléments suggèrent que la brièveté de la vie de Gyelwa Yungdrung (mort à l’âge de 48 ans) serait due à la rédaction et la divulgation de ses Instructions qui étaient protégées par les gardiens de l’enseignement. "

Les chercheurs du CNRS vivent dangereusement en traduisant les textes placés sous la vigilance de gardiens tueurs invisibles, les sbires démoniaques des lamas.

Tuesday, March 20, 2007

LE CŒUR DANS LE DZOGCHEN

" C’est le cœur qui donne naissance à toute connaissance ". Cette croyance de l’Egypte antique est partagée par les grandes traditions spirituelles. Ramana Maharshi, un sage Indien, parle du cœur spirituel qui dans l’homme est la source de l’ultime vérité : " Le cosmos tout entier est contenu dans un petit point minuscule qui se trouve dans le Cœur. Ce petit point est normalement fermé, mais il s’ouvre sous l’action de vichara (la quête intérieure) ".
Dans la Bible, le cœur est l’être intérieur car Dieu regarde dans le cœur (Premier Livre de Samuel XVI, 7).
L’Islam considère que c’est dans le cœur que résident la spiritualité et la contemplation. Jasmin, chap. VII, §§ 98-101, en exégèse du célèbre " verset de la Lumière " (Äyat al-Nûr, 24 : 35), comme typifiant les voiles des théophanies. Cf. Glose 69 : " Nécessairement c’est dans l’Intelligence initiale (le Noûs) que sous les attributs de la grâce et de la beauté s’accomplit la théophanie primordiale ; puis l’Intelligence s’épiphanise dans l’Esprit, l’Esprit dans le Cœur, et à partir de la Niche du Cœur la lumière en est projetée dans le monde de la Nature. "
Dans la tradition Dzogchen, la base primordiale (kun-gzhi), l’état naturel (gshis kyi gnas-lugs), est la source du Samsâra et du Nirvâna. La Base Primordiale est omniprésente mais elle se trouve plus particulièrement dans le cœur humain, dans un petit espace nommé " la tente brune des cornalines ". L’enseignement Dzogchen du maître Bönpo Shardza Tashi Gyaltsen précise qu’au niveau du cœur partent quatre canaux spirituels :
Le " grand canal doré " (ka ti gser gyi rtsa chen) relie directement le cœur au canal central.
Le " filament de soie blanche " (dar dkar snal ma) commence au niveau du cœur dans le canal central et remonte le long de la colonne vertébrale.
Le troisième canal, le " filament finement enroulé " (phra la ‘khrul) prend également sa source au niveau du cœur.
Le quatrième, la " voie cristalline " (shel bug can) va directement du cœur aux yeux.
L’état naturel, la sagesse du Discernement (rig-pa’i ye-shes) se trouve donc au centre du cœur ; elle se déplace dans la " voie cristalline " qui aboutit aux yeux, la " porte d’eau du lointain lasso ".
La clarté de l’état naturel apparaît sous différentes formes lumineuses, des sphérules (thiglés), des filaments dorés et des visions diverses. Le texte " Les perles du cœur de Samantabhadra " (Künzang Thugtik) révélé par Chogyur Dechen Lingpa, traduit par Jean-Luc Achard, est accompagné d’illustrations détaillant une partie des visions du franchissement du pic (thogal). Les expériences visionnaires sont parfaitement codifiées et se démarquent des fantasmagories de l’imagination. Elles comprennent quatre étapes :
La vision de la réalité manifeste (vision de thiglés quinticolores, de damiers et d’interstices de filets ou de festons) ;
La vision de l’accroissement des expériences lumineuses (vision des chaînes adamantines du discernement) ;
La vision du paroxysme du discernement (vision de thiglés semblables à des ocelles de paon, de boucliers ou de cerclages concentriques…) ;
La vision de l’épuisement de la réalité (cette vision s’exprime dans un septuple étagement lumineux).


(Photo : SHERAB GYATSO, jeune moine Bönpo, a apprécié la basilique du Sacré-Cœur, dite du "Vœu principal", située au sommet de la butte Montmartre.)

Tuesday, September 05, 2006

LA GRANDE PERFECTION

Quelque part dans le haut Languedoc, entre ciel et terre, un mas accroché à la montagne accueille quelques bienheureux. De rares élus se délectent de magie sacrée et de dzogchen.
Le dzogchen, est une discipline méditative dans laquelle se mélangent la magie incantatoire du mantrayana, les rituels complexes du tantrisme et les thèses de l’éveil spontané héritées du ch’an chinois. Le dzogchen attire les amateurs d’ésotérisme oriental, d’initiations exotiques et de méthodes merveilleuses qui permettent d’obtenir le corps d’arc-en-ciel, le corps éternel de lumière spirituelle. C’est ce corps glorieux qui fait rêver depuis des décennies une vieille coquette qui ânonne inlassablement d’incompréhensibles litanies dans tous les stages de dzogchen de France.
Durant un week-end printanier, six adeptes, transfuges de l’église bön po plus ou moins en déliquescence, écoutent les commentaires d’un érudit français. Il expose avec clarté et une infinie patience les fondements de la voie de la "Grande Perfection", l’une des traductions du mot dzogchen. L’érudit est scrupuleux, chacune de ses explications est longuement développée avec un vocabulaire riche et précis. En outre, il est évident que l’orateur possède une expérience concrète du sujet, contrairement à la plupart des tibétologues et des lamas tibétains arrivistes en quête d’une clientèle occidentale naïve et très généreuse. La physionomie bonhomme de l’orateur et son humour font contrastes avec le sujet austère et ardu qu’il communique avec virtuosité. Les auditeurs sont béats d’admiration. Parmi eux figurent un couple d’enseignants à la retraite, un jeune bûcheron athlétique, une belle artiste polonaise toujours âgée de trente ans, un moine bön po désabusé qui flirte outrageusement avec le ch’an libertaire et fait fi des prières et des rituels. L’iconoclaste sulfureux sera vite congédié. Heureusement, un quinquagénaire enthousiaste, candidat à la vie monastique, portera bientôt avec plus de dignité la robe de moine tibétain dans ce cénacle raffiné. La libération ne doit pas être confondue avec le désordre et la négligence des rites. L’ordre repose sur le lama pontife, souverain des lieux . Et, son auguste séant repose sur le cousin de méditation finement brodé : le safou sacré.

Thursday, August 10, 2006

Dzogchen et phosphènes

" Dzogchen et Zen " est le titre d’un opuscule du tibétain Namkaï Norbu. L’auteur n’apporte pas de réponse claire sur les similitudes entre Zen et Dzogchen. Il reconnaît que l’enseignement Dzogchen est semblable à celui du bouddhisme Ch’an au sujet de l’identification de l’essence de l’esprit. L’auteur ne nous épargne pas ses dithyrambes habituels sur la supériorité du Dzogchen.
Une méthode dzogchen nommée " thögal " accorde une importance primordiale à l’auto-libération de l’énergie et à la contemplation de " photismes " diurnes et nocturnes. Les dzogchenpa débutants pressent leurs yeux avec les doigts et les lumières qui apparaissent sont l’objet de leur contemplation.
Le docteur LEFEBURE, initié par un mage zoroastrien, utilisait les phosphènes comme accélérateurs des processus mentaux. Il aurait même inventé une machine à faire monter la kundalini. Les lamas rinpochés les plus en vue risquent-ils de se retrouver sur la paille à cause de la machine du docteur LEFEBURE, plusieurs fois lauréat du concours LEPINE. Les inventions de l'ingénieux docteur français ont été testées au laboratoire central des P.T.T., l’autre gloire française des postiers et des timbrés. http://www.phosphenisme.com/fondateur.html
Les phosphènes associés à la méditation sont connus depuis des siècles. Le " Boshan Canchan Jingce ", un vieux manuel Ch’an dit : " Si vous voyez des lumières, des fleurs ou d’autres formes extraordinaires, et que vous prenez cela pour de la sainteté, usant de ces phénomènes inhabituels pour éblouir les gens, certain que vous avez atteint le grand éveil, c’est que vous ne vous rendez pas compte que vous êtes complètement malade."
Certains phosphènes sont provoqués par des maladies de la rétine. Si votre vision est sérieusement perturbée par des phosphènes ne vous confiez pas à un lama ignare, il est plus prudent de prendre rendez-vous avec un ophtalmologiste.

Thursday, August 03, 2006

Entretiens de LIN-TSI

Traduits du chinois par Paul Demiéville. Paris, Fayard, 1972 (édition épuisée)
Première partie (1-9 prédications) et début de la deuxième partie (10-16 instructions collectives), texte original sans l'accompagnement scientifique et les notes de Paul Demiéville
.

Prédications

I

a. Le gouverneur Wang, qui portait le titre de conseiller ordinaire, et ses fonctionnaires avaient invité le maître à monter en chaire. En montant en salle, le maître dit :" Si je monte sur cette chaire aujourd’hui, c’est que je ne puis faire autrement, c’est par respect humain. Pour prôner notre Grande Affaire, si je m’en tenais à la tradition de notre lignée de patriarches et de disciples, je n’ouvrirais simplement pas la bouche, et vous n’auriez où mettre le pied. Mais, prenant en considération la prière instante de Monsieur le conseiller ordinaire, comment en ce jour pourrais-je cacher mes principes ? Y a-t-il donc quelque habile général qui soit prêt sur-le-champ à disposer ses troupes et à déployer ses étendards ? Qu’il témoigne devant l’assemblée, pour voir ! "

b. Un moine demanda quelle était la grande idée du bouddhisme.Le maître fit khât. Le moine s’inclina.Le maître dit :" En voilà un qui se montre capable de soutenir la discussion. "

c. On demanda :" Et de qui est-il, l’air que vous chantez ? A qui remonte votre manière ? "Le maître dit :" Quand j’étais chez Houang-po, j’ai questionnée trois fois, trois fois j’ai été battu. "Le moine hésita.Le maître fit khât, puis le battit, disant :" On ne saurait clouer une cheville dans le vide ! "

d. Il y eut un maître de la chaire qui demanda :" N’est-ce pas à mettre en lumière notre nature de Buddha, que servent les Trois Véhicules et le Dodécuple Enseignement ? "Le maître dit :" Tes mauvaises herbes ne sont pas encore binées. "Le moine reprit :" Comment donc le Buddha aurait-il pipé les hommes ? "Le maître dit :" Où est-il, le Buddha ? "Le prédicateur resta coi." Ainsi, dit le maître, à la face du conseiller ordinaire, tu voudrais me mettre dedans, moi le vieux moine ! Retire-toi en vitesse ! Tu empêches les autres de poser des questions. "

e. Et il ajouta :" C’est pour une Grande Affaire que nous tenons séance aujourd’hui. Y a-t-il encore des questionneurs ? Qu’ils s’avancent vite et questionnent ! Mais à peine ouvririez-vous la bouche que vous seriez en dehors de la question. Ne connaissez-vous pas la parole du vénérable Çakya ? " La Loi est détachée de la lettre ; elle ne relève pas de la relativité des causes et des conditions. " C’est parce que vous n’avez pas suffisamment de confiance (en vous-mêmes), que nous voilà empêtrés à cette heure dans toutes ces lianes parasites (de vains mots) ! Ce qui est à craindre, c’est que nous n’emberlificotions Son Excellence et Messieurs les fonctionnaires, obscurcissant la nature de Buddha qui est en eux. Mieux vaut nous retirer ! " Et il poussa un khât, disant :" Hommes de peu de confiance, on n’en finirait pas avec vous ! Je vous ai gardés longtemps debout. Salut ! "

II

Comme le maître s’était rendu un jour au gouvernement du Fleuve, le gouverneur Wang, conseiller ordinaire, l’invita à monter en chaire. Alors Ma-yu sortit de l’assemblée et posa la question suivante : " Du Grand Compatissant aux mille mains et aux mille yeux, lequel des yeux est le vrai ? "Le maître dit :" Du Grand Compatissant aux mille mains et aux mille yeux, lequel des yeux est le vrai ? Dis vite, dis vite ! "Ma-yu tira le maître à bas de la chaire et y prit place lui-même.Le maître s’avança et lui dit :" Bonjour, comment ça va ? "Ma-yu hésita.Le maître le tira à son tour à bas de la chaire sur laquelle il reprit place.Alors Ma-yu sortit de la salle ; et le maître descendit de la chaire.

III

Montant en salle, il dit :" Sur votre conglomérat de chair rouge, il y a un homme vrai sans situation, qui sans cesse sort et entre par les portes de votre visage. Voyons un peu, ceux qui n’ont pas encore témoigné ! "Alors un moine sortit de l’assemblée et demanda comment était l’homme vrai sans situation.Le maître descendit de sa banquette de Dhyâna et, empoignant le moine qu’il tint immobile, lui dit :" Dis-le toi-même ! Dis ! "Le moine hésita.Le maître le lâcha et dit :" L’homme vrai sans situation, c’est je ne sais quel bâtonnet à se sécher le bran. " Et il retourna à sa cellule.

IV

a. Lors d’une montée en salle, il y eut un moine qui sortit de l’assemblée et s’inclina. Le maître fit khât.Le moine dit :" Vieux révérend, mieux vaut ne pas me tâter ! "Le maître dit :" Où tombe-t-il ? "Le moine alors fit khât.

b. Il y eut encore un moine qui demanda quelle était la grande idée du bouddhisme.Le maître fit khât.Le moine s’inclina.Le maître dit :" Dis-moi, étais-ce là un bon khât ? "Le moine dit :" Le bandit de brousse a subi grande défaite ! "Le maître dit :" Où était donc sa faute ? "Le moine dit :" Il serait intolérable qu’il la commît à nouveau. " Le maître alors fit khât.

c. Ce jour-là, les doyens des deux salles, s’étant rencontrés, poussèrent un khât en même temps.Un moine demanda au maître :" Y a-t-il encore entre eux la différence entre hôte et visiteur ? "Le maître dit :" L’hôte et le visiteur restent parfaitement distincts. "Et il dit :" Grande assemblée, si vous voulez comprendre la formule de Lin-tsi sur l’hôte et le visiteur, informez-vous auprès des deux doyens de la salle. "Et il descendit de chaire.

V

a. Le maître étant monté en salle, un moine demanda quelle était la grande idée du bouddhisme.Le maître leva son chasse-mouches.Le moine fit khât.Le maître le battit.

b. Un moine demanda encore qu’elle était la grande idée du bouddhisme. Derechef le maître leva son chasse-mouches. Le moine fit khât ; le maître aussi fit khât.Le moine hésita.Le maître alors le battit.

c. Et le maître dit :" Grande assemblée, il y en a certes qui, pour la Loi, ne refusent pas de sacrifier leur corps et de perdre la vie. Quant à moi, lorsqu’il y a vingt ans je me trouvais chez mon ancien maître Houang-po, trois fois je l’interrogeai sur ce qu’est exactement la grande idée du bouddhisme, et trois fois il a bien voulu me donner la bastonnade. C’était comme s’il m’eût caressé d’une branche d’armoise aromatique. Maintenant encore je pense à une bonne bastonnade qui me serait administrée. Qui pourrait s’en charger ? "Il y eut alors un moine qui sortit de l’assemblée et dit :" Un tel le pourrait "Le maître saisit son bâton et le lui remit. Le moine hésita à le recevoir. Le maître alors le battit.

VI

a. Lors d’une montée en salle, un moine demanda :" Qu’en est-il du fil de l’épée ? "Le maître dit :" Mauvais ! Mauvais ! "Le moine hésita. Le maître le battit.

b. On demanda alors :" Dans le cas du frère lai de la Grotte, qui pédalait sur le pilon, où était-il parti lorsqu’il oubliait de bouger les pieds ? "Le maître dit :" Submergé dans la source profonde. "

c. Et le maître dit :" Pour peu que quelqu’un vienne à moi, je ne lui manque pas. Toujours je sais d’où il vient. S’il vient (en se présentant comme étant) ainsi, c’est comme s’il s’était perdu ; s’il vient (en se présentant comme n’étant) pas ainsi, c’est que sans corde il se lie lui-même. En toute occasion, gardez-vous de peser à tort et à travers. Comprendre ou ne pas comprendre, tout cela est faux. C’est là ce que je déclare bien clairement, et les gens du monde entier n’ont qu’à dire de moi tout le mal qu’ils voudront. Je vous ai gardés longtemps debout. Salut ! "

VII

Le maître monta en salle et dit :" Pour qui se trouve au sommet d’un pic isolé, point de route de sortie ; à un carrefour, pas non plus d’avant ni d’arrière. De ces deux, lequel l’emporte sur l’autre ? Ne faites pas les Vimalakîrti, ne faites pas les Fou le Grand ! "Et il descendit de chaire.

VIII

Le maître monta en salle et dit :" Entre un homme qui, pour des périodes cosmiques, se trouve en route sans quitter sa maison, et celui qui quitte sa maison sans être en route, lequel est digne de recevoir les offrandes des hommes et des dieux ? "Et il descendit de chaire.

IX

a. Lors d’une montée en salle, un moine demanda quelle était la première formule.Le maître dit :" Lorsqu’on enlève le cachet des trois principes essentiels, les points au vermillon restent bien imprimés ;Il n’y a pas entre hôte et visiteur de différence qui tolérerait hésitation. "
Question : " Quelle est la deuxième formule ? "Le maître dit :" Comment la compréhension merveilleuse permettrait-elle qu’on ne posât pas de questions ? Comment l’expédient salvifique trahirait-il les mobiles d’interception du courant ? "
Question : " Quelle est la troisième formule ? "Le maître dit :" Regardez les marionnettes que l’on fait jouer sur l’estrade :Toujours, pour les tirer, il y a l’homme à l’intérieur. "

b. Le maître dit encore :" Chacune des formules doit comprendre trois portes mystérieuses, et chacune des trois portes mystérieuses doit comprendre trois principes essentiels. Qu’il y ait opportunisme, qu’il y ait activité ! Vous tous, comment comprenez-vous cela ? "Et il descendit de chaire.

INSTRUCTIONS COLLECTIVES

X

Lors d’une consultation du soir, le maître donna l’instruction collective suivante :
a. Parfois supprimer l’homme sans supprimer l’objet.
b. Parfois supprimer l’objet sans supprimer l’homme.c. Parfois supprimer à la fois l’homme et l’objet.d. Parfois ne supprimer ni l’homme ni l’objet.
Il y eu alors un moine qui demanda :" Qu’est-ce que supprimer l’homme sans supprimer l’objet ? "Le maître dit :" La chaleur du soleil fait naître sur le sol un tapis de brocart ;Les cheveux pendants de l’enfant sont blancs comme fil de soie "
Le moine :" Qu’est-ce que supprimer l’objet sans supprimer l’homme ? "Le maître :" Les ordres du roi sont en vigueur dans l’univers entier ;Pour le général aux frontières, point de fumée ni de poussière. "
Le moine :" Qu’est-ce que supprimer à la fois l’homme et l’objet ? "Le maître :" Les préfectures de Ping et de Fen sont coupées de toutes nouvelles ;Elles restent à part, isolées dans leur coin. "
Le moine :" Qu’est-ce que ne supprimer ni l’homme ni l’objet ? "Le maître :" Le roi monte sur son palais fait de matières précieuses ; Dans la campagne les vieillards se livrent aux chansons. "

XI

a. Et le maître dit :" Ce qu’il faut actuellement à ceux qui apprennent la Loi du Buddha, c’est avoir la vue juste. Ayant la vue juste, les naissances et les morts ne les affecteront pas ; ils seront libres de leurs mouvements, de s’en aller ou de rester ; et toute supériorité transcendante leur viendra d’elle-même sans qu’ils aient besoin de la rechercher. Adeptes de la Voie, tous nos anciens ont eu leurs routes pour faire sortir les hommes. Quand à moi, ce que je leur montre, c’est à ne se laisser abuser par personne. Si vous avez usage (de ce conseil), faites-en usage ; mais plus de retard, plus de doute ! Si aujourd’hui les apprentis ne réussissent pas, où est leur défaut ? Leur défaut est de ne pas avoir confiance en eux-mêmes. C’est parce que vous n’avez pas de confiance en vous-mêmes, que vous vous empressez tant à courir après ce qui vous est extérieur, vous laissant détourner par ces dix mille objets, et que vous ne trouvez pas l’indépendance. Sachez mettre en repos cet esprit de recherche qui vous fait courir de pensée en pensée, et vous ne différerez plus d’un Buddha-patriarche. Voulez-vous savoir ce qu’il est, le Buddha-patriarche ? Tout simplement ces hommes qui sont là, devant moi, à écouter la Loi. C’est parce que les apprentis n’ont pas suffisamment de confiance, qu’ils courent tant chercher à l’extérieur ; et même s’ils trouvent quelque chose, ce ne sont que supériorités selon la lettre : jamais ils ne trouvent l’esprit même du patriarche vivant. Ne vous y trompez pas, vénérables Dhyânistes ! Si vous ne le rencontrez pas en ce moment même, c’est pour des milliers de renaissances, au cours de myriades de périodes cosmiques, que vous circulerez dans le Triple Monde à la poursuite des objets agréables qui vous accrochent, renaissant dans des ventres d’ânesses ou de vaches. A mon point de vue, adeptes, vous ne différez point de Çâkya. Aujourd’hui, au milieu de tant d’activités de toutes sortes, qu’est-ce qui vous manque ? Jamais ne s’arrête le rayonnement spirituel émanant de vos six sens ! Quiconque sait voir les choses de cette manière, sera pour toute son existence un homme sans affaires. "

b. " Vénérables, il n’y a point de paix dans le Triple Monde ; il est comme une maison en feu. Ce n’est point un lieu où vous restiez longtemps. Le démon tueur de l’impermanence frappe en un seul instant, sans choisir entre gens de haute et de basse condition, ni entre vieux et jeunes. Voulez-vous ne pas différer du Buddha-patriarche ? Gardez-vous seulement de chercher au dehors de vous-mêmes. Le rayonnement pur émanant de votre esprit à chacune de vos pensées, c’est là le Buddha en son Corps de Loi qui est en votre propre maison ; le rayonnement sans différenciation subjective qui émane de votre esprit à chacune de vos pensées, c’est là le Buddha en son Corps de Rétribution qui est en votre propre maison ; le rayonnement sans différenciation objective qui émane de votre esprit à chacune de vos pensées, c’est là le Buddha en son Corps de Métamorphose qui est en votre propre maison. Ces Trois Corps ne sont autres que vous-mêmes qui êtes là, devant mes yeux, à écouter la Loi. Mais c’est seulement en ne courant pas chercher à l’extérieur, que vous aurez un tel pouvoir.On se fonde sur les Textes et sur les auteurs de Traités, pour faire de ces Trois Corps des normes suprêmes. A mon point de vue, il n’en est point ainsi. Ces " Trois Corps ", ce ne sont que des noms, des mots ; ce ne sont aussi que des point d’appui dépendants. Les anciens l’ont dit : " Les Corps de Buddha ne diffèrent qu’en dépendance du sens qu’on leur attache ; les Terres de Buddha n’existent que du point de vue de la substance. " Il est clair que les Corps et les Terres, qui sont en réalité essence des choses, n’existent comme tels qu’en tant que reflets. "

c." Vénérables, sachez reconnaître l’homme en vous qui joue avec des reflets : c’est lui qui est " la source originelle de tous les Buddh " ; c’est lui, adeptes, en qui vous trouvez refuge où que vous soyez. Ce n’est point votre corps matériel fait des quatre grands éléments, qui sait énoncer la Loi ni l’écouter ; ce n’est ni votre rate ni votre estomac, ni votre foie ni votre vésicule biliaire ; les cavités de votre corps non plus ne savent ni énoncer ni écouter la Loi.Qu’est-ce donc qui sait énoncer la Loi et l’écouter ? C’est vous qui êtes là devant mes yeux, bien distincts un à un, lumières solitaires ne comportant aucune fragmentation physique : voilà ce qui sait énoncer la Loi et l’écouter. Quiconque sait voir les choses ainsi, s’identifie au Buddha-patriarche.Mais il faut que ce soit à chacune de vos pensées, sans discontinuité, et que tout ce qui touche vos yeux soit tel ! " C’est seulement parce que naissent les passions, que le savoir de trouve intercepté ; c’est du fait des modifications de la conscience, que l’essence se différencie. " Telle est la cause de la transmigration dans le Triple Monde, au cours de laquelle on subit toutes sortes de douleurs. Mais, à mon point de vue, (si l’on sait réaliser l’homme vrai) il n’est plus rien qui ne soit très profond, rien qui ne soit délivrance. "

d." Adeptes, les choses de l'esprit sont sans figure sensible ; elles compénètrent tout dans les dix directions. C'est l'esprit qu'on appelle la vue dans l'oeil, l’ ouïe dans l'oreille, l' olfaction dans le nez, la discussion dans la bouche, la préhension dans les mains, la course dans les pieds. " Ce n'est foncièrement qu'un seul rayon subtil, qui se répartit en six contacts. "Pour peu qu'on n’ait aucune pensée, on sera délivré où qu'on soit. Quelle est donc mon idée en parlant ainsi ? C'est seulement, adeptes, que je vous vois avoir toutes ces pensées qui vous font courir en cherchant, sans que vous puissiez les arrêter, tombant ainsi dans les vains pièges que vous tendent les anciens. Adopté mon point de vue, adeptes : tranchez la tête du Buddha de rétribution et celle du Buddha de métamorphose. Les Bodhisattva qui ont pleinement satisfait aux dix étapes de leur carrière, sont comme des salariés. Ceux qui ont atteint l'éveil d'identité ou l'éveil merveilleux, sont des gaillards mis à la cangue et chargés de chaînes.
Les saints Arhat et les Buddha-pour-soi, sont comme ordures des latrines ; l'éveil et le Nirvâna, comme pieux à attacher les ânes. C'est seulement, adeptes, parce que vous n'êtes pas parvenus à concevoir la vacuité de toutes les pratiques prescrites aux Bodhisattva pour trois périodes cosmiques incalculables, qu'il y a en vous cet obstacle qui vous obstrue. Jamais rien de pareil chez un véritable religieux, lequel ne sait que " liquider ses actes anciens au fur et à mesure des conditions ". Il s'habille au hasard ; lorsqu'il veut marcher, il marche ; lorsqu'il veut s'asseoir, il s'assied. Il ne lui vient pas la moindre pensée d'aspirer aux fruits de Buddha ou de le rechercher. Et pourquoi ? Un ancien l’a dit : " Pour qui veut rechercher le Buddha en faisant des actes, le Buddha sera grand pronostic de naissance et de mort. "

e. " Vénérables, le temps est précieux, mais vous ne pensez qu'à vous agiter comme les vagues de la mer, recourant à d'autres pour apprendre le Dhyâna, pour apprendre la Voie, ne voulant connaître que des noms et des phrases, cherchant le Buddha, cherchant les patriarches, cherchant des amis de bien, et vous livrant à des spéculations. Ne vous y trompez pas, adeptes ! Vous avez un père et une mère, c'est tout. Que cherchez-vous de plus ? Essayez donc de retourner votre vision vers vous-mêmes ! Un ancien la dit :" Yajñadatta croyait avoir perdu sa tête; S'il eût cherché le repos de l'esprit, il aurait été sans affaires. "Tout ce qu'il vous faut, vénérables, c'est vous comporter le plus ordinairement du monde. Pas tant de manières ! Il y a certains coquins chauves, ignorants du bien et du mal, qui prétendent voir des esprits, voir des démons, qui font des signes du doigt à l'est ou des traits à l'ouest, qui aiment à parler du beau temps et de la pluie. Pour toute cette engeance viendra le jour de rendre compte, et ils avaleront des boules de fer brûlant devant le vieux Yama ! Des fils et les filles de bonnes familles se voient envoûtés par cette bande de renards sauvages et de larves malignes. Pour ces gnomes aveugles viendra le jour où l'argent de leur grain leur sera réclamé ! "

XII

a. Lors d'une instruction collective, le maître dit :" Ce qui importe instamment, adeptes, c'est de chercher à vous assurer une vue juste. Allez votre chemin en affrontant le monde, sans vous laisser abuser par cette bande de larves malignes. Rien de plus précieux que d'être sans affaires !Que l'homme se garde seulement de rien fabriquer ! Qu'il se tienne tout simplement dans l'ordinaire ! Vous ne pensez qu'à vous tourner vers l'extérieur et à chercher auprès d'autrui, quêtant des marchepieds : vous vous trompez ! Vous ne pensez que chercher le Buddha : le Buddha est un nom. Et celui-là même qui court chercher, le connaissez-vous seulement ? Les Buddha et les patriarches qui sont apparus dans les trois temps et aux dix orients n'ont fait, eux aussi, que chercher la Loi : et vous de même, vous les adeptes actuels, vous ne faites que chercher la Loi. Mais c'est seulement lorsqu'on trouve la Loi, que c’en est fini ; tant qu'on ne l'a pas trouvée, on continue à circuler dans les cinq voies de la transmigration. Qu'est-ce donc que la Loi ? La Loi, c'est une Loi d'esprit. Elle est sans forme sensible, mais elle compénètre les dix orients ; elle agit actuellement devant nos yeux. Mais les hommes, faute de confiance, ne veulent connaître que des noms et des phrases. Il se tourne vers la lettre pour spéculer sur la Loi de Buddha : c'est là " s'en écarter comme le ciel de la terre ".

b." Quant à moi, adeptes, si je parle de la Loi, de quelle Loi s'agit-il ? Il s'agit d'une Loi qui est terre de l'esprit. Par l'esprit on peut accéder à la profanité comme à la sainteté, à la pureté comme à l'impureté, à la vérité absolue comme à la vérité vulgaire. Mais, de fait, ce n'est pas à la vérité absolue ou vulgaire, à la profanité ou à la sainteté, telles qu'elles s'incarnent en vous, que puisse s'appliquer les noms de vérité absolue ou vulgaire, de profanité ou de sainteté ; ce ne sont pas la vérité absolue ou vulgaire, la profanité ou la sainteté, qui puissent s'appliquer en tant que noms à l'homme que vous êtes. Tenez-vous-y, adeptes, pour agir ; mais ne leur appliquez plus de noms ! C'est là ce que j'appelle l' " idée mystérieuse ".

c." Ma manière d’énoncer la Loi diffère de celle des gens du monde entier. Dussent un Mañjuçri ou un Samantabhadra apparaître devant moi, chacun manifestant son Corps pour me poser des questions sur la Loi, qu'aussitôt je les aurais diagnostiqués. Me voici là tranquillement assis : s'il vient encore des adeptes pour me voir, je les diagnostiquerai tous. Et pourquoi cela ? Simplement parce que mon point de vue est autre, et qu'à l'extérieur je ne tiens pas compte des différences entre profanes et saints, ni à l'intérieur ne m'attache au (prétendu) fondamental. Je vais au fond des choses, sans doute et sans erreur. "
XIII

a.
Lors d'une instruction collective, le maître dit :" Adeptes, il n'y a pas de travail dans le bouddhisme. Le tout est de se tenir dans l'ordinaire, et sans affaires : chier et pisser, se vêtir et manger." Quand vient la fatigue, je dors ;Le sot se rit de moi, le sage me connaît. "
Un ancien l’a dit :" Pour faire un travail extérieur, Il n'y a que les imbéciles. "
Soyez votre propre maître où que vous soyez, et " sur-le-champ vous serez vrais ". Les objets qui viennent à vous ne pourront vous détourner. Il n'est pas jusqu'à vos imprégnations antérieures, et aux cinq péchés entraînant damnation immédiate, qui ne vous deviennent alors océan de délivrance. Mais les apprentis actuels ne connaissent pas du tout la Loi. Tels les moutons qui ingurgitent tout ce que touche leur mufle, ils ne distinguent pas l'esclave du seigneur, ni ne différencient l'invité de l'hôte.Cette engeance-là, si elle entre en religion, c'est d'un esprit pervers : elle entre là où l'on mène bonne vie. On ne saurait les appeler des hommes vraiment sortis de la famille : ils sont en vérité des hommes de famille, de vrais laïcs. Car un homme sorti de la famille doit connaître les vues justes ordinaires ; il doit savoir discerner le Buddha de Mâra, le vrai du faux, le profane du saint. Seul est vraiment sorti de la famille celui qui possède ce discernement. S'il ne discerne pas le Buddha de Mâra, en vérité il ne fait que sortir d'une famille pour entrer dans une autre. Ces gens-là, on les appelle des êtres fabricateurs d’actes. C'est à croire qu’il y ait aujourd'hui une sorte de substance indifférenciée qui s'appellerait Buddha-Mâra. Dans un mélange d'eau et de lait, la reine des oies, dit-on, sait prendre le lait. Mais, pour l'adepte à l'oeil clair, Mâra et Buddha sont tous deux à battre." Si vous aimez la sainteté en détestant la profanité,Vous flotterez et coulerez dans l'océan des naissances et les morts. "

b. On demanda :" Qu'est-ce que Buddha et Mâra ? "Le maître dit :" Une seule pensée de doute en vous, c'est Mâra. Si vous parvenez à comprendre que les dix mille choses sont sans naissance, que toute pensée est pareille à une fantasmagorie, et qu'il n'y ait plus pour vous un seul grain de poussière ni une seule chose : cette pureté intégrale, c'est Buddha. Mais, dira-t-on, Buddha et Mâra relèvent de deux domaines différents, l'un souillé, l'autre pur. A mon point de vue, il n'en reste pas moins vrai qu'il n'y a ni Buddha ni être vivant, ni passé ni présent. Ce qui est à obtenir, on l'obtient sans passer de temps, sans qu'il faille ni cultiver des pratiques ni en éprouver les fruits, sans qu'il y ait d'obtention ni de pertes. En tout temps, il n'y a jamais eu à rien d'autre ; et " s'il y a quelque chose de plus, je la déclare pareille au rêve, pareille à une métamorphose ". Voilà tout ce que j'ai à dire, moi le moine de montagne !

c. " Adeptes, chacun d'entre vous qui êtes là à m’écouter, maintenant même, tous bien distincts devant mes yeux, lumières solitaires, ce sont ces hommes-ci qui en tout lieu sont exempts de toute obstruction, qui compénètrent les dix orients et qui, dans le Triple Monde, sont souverainement libres. Ils accèdent à toutes les différenciations des objets extérieurs sans se laisser détourner par eux ; et, dans le temps d'un instant, ils vont au fond de tout le plan des choses.S’ils rencontrent un Buddha, ils parlent Buddha ; s'ils rencontrent un patriarche, ils parlent patriarche ; s'ils rencontrent un Arhat, ils parlent Arhat ; s'ils rencontrent un Preta, ils parlent Preta. Partout ils parcourent les royaumes, enseignant et convertissant les êtres, sans jamais s'en écarter une seule pensée. Où qu'ils soient ils sont purs, et leur radiance va jusqu'au fond des dix orients ; mais les dix mille choses ne sont pour eux qu'identité unique.

d. " De nos jours, adeptes, il faut être un grand homme pour savoir qu'il n'y a fondamentalement pas d'affaires. C'est seulement parce que vous n'avez pas assez de confiance, que de pensée en pensée vous courez à la recherche, cherchant votre tête dont vous vous êtes défaits, incapables de vous arrêter : tels ces Bodhisattva complets et subits qui, eux-mêmes, lorsqu'ils manifestent leur corps dans le plan des choses, s'oriente vers les Terres pures par dégoût de la profanité et amour de la sainteté. Ils n'ont pas encore oublié la distinction entre appropriation et renoncement ; pour eux subsistent les notions de souillure et de pureté. Mais il n'en est point ainsi selon les vues de l'école du Tch’an : pour elle, tout est immédiatement présent, et il n'y a plus de temps. Tout ce que je vous dis n'est destiné qu'au traitement momentané de la maladie par le médicament, qui se conditionnent l'un l'autre ; il n'y a là absolument rien de réel. Si l'on sait voir les choses ainsi, on est un vrai religieux sorti de la famille, digne de consommer pour dix mille onces d'or jaune par jour.

e. " Adeptes, ne vous laissez pas démolir la face à l'étourdie par le sceau d'un de ses vieux maîtres qui disent :" Je comprends le Tch’an, je comprends la Voie ", et qui se livrent à des discussions intarissables comme cascades. Tout cela relève de l'acte, fabricateur d'enfer. Si l'on est un vrai apprenti de la Voie, on ne recherche pas les torts du monde. Ce qu'il faut rechercher instamment, c'est la vue juste. C'est seulement si l'on parvient à la clarté parfaite de la vue juste, que tout se parachève. "

XIV

a. On demanda :" Qu'est-ce que la vue juste ? "Le maître dit :" Tâchez seulement, lorsque vous accédez tant à la profanité qu'à la sainteté, à la souillure qu'à la pureté, aux domaines de tous les Bouddha, au pavillon de Maitreya comme au plan des choses de Vairocana, de voir que toutes choses, fût-ce même les domaines de Bouddha qui se manifestent en tous lieux, sont sujets à formation, durée, destruction et vide. Si un Bouddha apparaît dans le monde, puis fait tourner la grande roue de la Loi, puis entre en Nirvâna, ne voyez là aucune marque d'aller ni de venir ; si vous cherchez en lui la naissance et la mort vous ne le trouverez jamais. Et même si vous accédez au plan des choses qui sont sans naissance et que, parcourant tous les royaumes de Bouddha, vous accédiez à l'univers de l'Embryon de Fleur, sachez que tout cela porte la marque du vide et n'a aucune réalité. Seul existe réellement le religieux sans appui, qui est là à écouter la Loi. Il est la mère de tous les Bouddha, et en ce sens les Bouddha naissent du sans-appui. Pour qui comprend le sans-appui, l'état de Bouddha n'est pas à obtenir. Réussir à voir les choses ainsi, c'est cela la vue juste.

b. " Ne réalisant pas cela, les apprentis s'attachent au mots et aux phrases ; ils se laissent obstruer par les mots de " profane " et de " saint ", ce qui fait écran et empêche leur oeil de Voie d'y voir clair. Par exemple, le Dodécuple Enseignement ni que discours de surface ; mais les apprentis, qui ne s'en rendent pas compte, se livrent à des interprétations sur ces mots et ses phrases, expressions de surface. Tout cela est appui et dépendance ; on tombe ainsi dans les causes et les effets, et l’on n’évite pas les naissances et les morts dans le Triple Monde. Si vous voulez être libres de revêtir ou d'enlever (comme des habits) les naissances et les morts, le départ ou l'arrêt, sachez vous en tenir à l'homme qui est là à écouter la Loi, cet homme sans forme ni marque, sans racine ni tronc, sans demeure déterminée, tout vif comme le poisson qui saute dans l'eau, lui dont l'activité ne se fixe nulle part au milieu de toutes ces superimpositions. C'est ainsi que " plus on cherche, et plus on est loin ; toute recherche va enfin contraire ". C'est là ce que j'appelle un secret. "

c. " Ne vous fiez pas, adeptes, à ce compagnon (votre corps) qui n'est que rêve et fantasmagorie. Il finira, plus ou moins tard, par faire retour à l'impermanence. Que cherchez-vous donc en ce monde pour faire votre délivrance ? Tout ce qu'il faut chercher, c'est une bouchée de grain à manger, ou à raccommoder votre froc de poil pour passer le temps ; et s’il vous faut rendre visite à des amis, que ce ne soit point pour en tirer plaisir à la dérive. Le temps est précieux ; de pensée en pensée, tout est impermanence. Sur le plan grossier, vous êtes pressés par les quatre éléments du corps physique : terre, eau, feu, vent ; sur le plan subtil, par les quatre marques de toute existence composée : naissance, durée, modification, extinction. Sachez donc adopter, adeptes, quatre sortes d'objets qui soient sans marques, afin d'éviter d'être culbuté par les objets ! "
d.On demanda :" Quelles sont les quatre sortes d'objets sans marques particulières ? "Le maître dit :" Quand vous avez une pensée de doute, c'est que vous êtes obstrués par la terre;quand vous avez une pensée d'amour, c'est que vous êtes submergés par l'eau ;quand vous avez une pensée de colère, ce que vous êtes brûlés par le feu; quand vous avez une pensée de joie, c'est que vous êtes emportés par le vent. Si vous êtes capables de reconnaître cela, vous ne serez plus actionnés par les objets, mais c'est vous qui partout vous servirez des objets : surgissant à l'est et vous enfonçant à l'ouest, surgissant au sud et vous enfonçant au nord, surgissant au centre et vous enfonçant sur les côtés ; marchant sur l'eau comme sur la terre, marchant sur la terre comme sur l'eau. Et comment cela ? Parce que vous aurez compris que les quatre grands éléments sont comme un rêve, comme fantasmagorie.Adeptes, ce qui est là maintenant à écouter la Loi, ce ne sont pas vos quatre grands éléments, car vous êtes capables de vous servir de ces quatre grands éléments. Sachez voir les choses ainsi, et vous serez alors libres de vos mouvements. A mon point de vue, il ne faut se laisser rebuter par rien.Vous aimez la sainteté ? La sainteté n'est que le mot " sainteté ". Il y a certains apprentis qui vont au mont des Cinq Terrasses pour y chercher Mañjuçri. Ils se trompent bien ! Il n'y a pas de Mañjuçri au mont des Cinq Terrasses. Voulez-vous connaître Mañjuçri ? C'est tout simplement vous-mêmes, tels que vous êtes là devant mes yeux, pour peu que votre activité soit indifférenciée du commencement à la fin et que vous soyez partout exempts de doute : c'est là le vrai Mañjuçri vivant. La radiance imparticularisée de votre esprit en chacune de vos pensées, voilà partout et toujours le vrai Samantabhadra. Et le recueillement d’Avalokiteçvara, c'est votre propre esprit en tant qu'il est capable, en chacune de ses pensées, de se défaire de ses liens et de se libérer point par point. Entre ces trois (Bodhisattva et ce qu'ils représentent en vous-mêmes), il y a corrélation mutuelle comme entre maître et compagnons : lorsque l'un apparaît, les autres apparaissent en même temps ; un c'est les trois, les trois sont un. C'est seulement lorsqu'on sait l'interpréter ainsi que l'on est bon à lire l'Enseignement. "
XV

a. Lors d'une instruction collective, le maître dit :" Ce qu'il faut aux apprentis actuels, c'est avoir confiance en eux-mêmes. Gardez-vous de chercher au dehors de vous-mêmes : vous tomberiez toujours dans le piège des objets, qui sont vaines poussières, et vous seriez en toutes choses incapables de discerner le mal du bien. S'il y a, par exemple, des " Bouddha " ou des " patriarches ", ce n'est que dans les vestiges de l'Enseignement. Ils se trouvent des gens pour ramasser quelque phrase mi-cachée et mi-évidente, d'où naissent en eux des doutes ; ils en restent troublés, regardant le ciel et la terre, et ils vont, tout confus, s'informer auprès d'autres. Mais un grand homme se garde de disserter du souverain et des bandits, du pour et du contre, de la beauté et de la richesse ; il ne passe point ses jours en de tels débats et vains propos. En ce qui me concerne, pour peu que quelqu'un vienne à moi, qu'il s'agisse d'un moine ou d'un laïc, je le reconnais à fond et, d'où qu'il vienne, je vois qu'il n'y a en lui que phonèmes, noms et phrases, autant de rêves et de fantasmagories. Mais je vois en lui l'homme qui peut maîtriser les objets et en tirer parti, ce qui est l’ " idée mystérieuse " des Bouddha. Cet objet qu’ est le Bouddha ne saurait dire de lui-même : " Je suis l'objet Bouddha ". C'est encore et toujours ce religieux sans appui qui tire parti d'un tel objet. S'il sort quelqu'un qui me demande où chercher le Bouddha, je lui réponds que c'est un objet de pureté ; s'il me questionne sur les bodhisattva, je réponds qu'ils sont des objets de compassion ; s'il m'interroge sur la Bodhi, je réponds qu’elle est un objet de pure merveille ; s'il me questionne sur le Nirvâna, je réponds que c'est un objet d'apaisement. Les objets diffèrent de dix mille façons ; mais l'homme ne diffère point. C'est pourquoi " il actualise des formes en réponse aux êtres, comme la lune dans l'eau ".

b." Adeptes, voulez-vous être capables de vous montrer conforme à la Loi ? Il faut pour cela, en vérité, être un grand homme ! La faiblesse et la complaisance en rendent incapable. On est alors comme un vase fêlé, inapte à conserver la crème.
Pour être comme un grand vase, il ne faut jamais se laisser tromper par les gens ; il faut partout être son propre maître ; il faut être vrai où que l'on soit. Tout ce qui vient du dehors, ne le subissez pas ! Car une seule pensée de doute, c'est Mâra qui entre dans votre cœur. " Le doute, pour un Bodhisattva, c'est la chance de Mâra " des naissances et des morts. Sachez seulement mettre vos pensées au repos, et le plus chercher au dehors ; quand les choses viennent à vous, mirez-les. Faites seulement confiance à celui qui agit en vous actuellement, et vous serez sans affaires. Si votre esprit, une seule pensée, donne naissance au Triple Monde, il se fragmente en six poussières, du fait des objets et des conditions. Qu'est-ce qui vous manque en votre activité actuelle ? Dans l'espace d'un instant, vous pouvez accéder au pur ou à l’impur, au pavillon de Maitreya, aux royaumes des Trois Yeux : mais, en vagabondant ainsi en tous lieux, n'y voyez que des noms vides. "

c. On demanda :" Qu'est-ce que les royaumes des Trois Yeux ? "Le maître dit :" J'entre avec vous au royaume de la pure transcendance ; nous y revêtons le vêtement de la pureté ; on parle alors du Bouddha en son Corps de Loi. Ou encore, nous entrons au royaume de l’imparticularisé ; on parle alors du Bouddha en son Corps de Rétribution. Ou encore, nous entrons au royaume de la délivrance, nous y revêtons le vêtement de radiance ; on parle alors du Bouddha en son Corps de Métamorphose. Ces royaumes des Trois Yeux ne sont que les transformations de dépendance. D'après les Textes et les auteurs de Traités, le Corps de Loi est de fondement, les deux Corps de Rétribution et de Métamorphose sont d'emploi ; à mon point de vue, le Corps de Loi ne sait pas énoncer la Loi. C'est pourquoi les anciens ont dit que " Les Corps ne diffèrent qu'en dépendance du sens qu'on leur attache ; les Terres n'existent que du point de vue de leur substance ". Il est clair que les Corps, qui sont essence des choses, et les Terres, qui sont essence des choses, n'existent en temps que Corps et Terres que comme des choses instituées : Terres dépendant des super-savoirs, " feuilles jaunes dans le poing vide pour leurrer les petits enfants ", piquants de chausse-trapes, épines de châtaignes d'eau. Quelle sève allez-vous chercher dans ces os desséchés ? Il n'y a rien hors de l'esprit ; rien non plus à trouver dans l'esprit. Que cherchez-vous donc ?

XVI
a. " Vous dites de toutes parts qu'il y a des pratiques à cultiver, des fruits à éprouver. Ne vous y trompez pas ! S'il y a quelque chose à obtenir par la culture, tout cela relève de l'acte, qui fait naître et mourir. Vous dites que vous cultivez toutes ensemble les dix milles pratiques des Six Perfections : je ne vois là que fabrication d'actes. Chercher le Bouddha, chercher la Loi : autant d'actes fabricateurs d'enfer : chercher le Bodhisattva, c'est aussi fabriquer de l'acte. Ou encore lire les Textes, lire l'Enseignement – fabrication d'actes. Les Bouddha et les maîtres-patriarches sont gens sans affaires ; et c'est pourquoi ce qui est corrompu et composé, aussi bien que l'incorrompu et l’incomposé, tout cela devient pour eux acte purifié."

b." Il y a certains chauves aveugles qui, après avoir mangé leur plein de grain, s’assoient en Dhyâna pour se livrer à des pratiques contemplatives. Ils se saisissent de toute impureté de pensée pour l'empêcher de se produire ; ils recherchent la quiétude par dégoût du bruit. Ce sont là procédés hérétiques. Un maître-patriarche l'a dit :
" Fixer l'esprit pour regarder la quiétude, le relever pour mirer l'extérieur, le recueillir pour sa décantation, le figer pour entrer en concentration " – tout cela n'est que fabrication d'actes. Quant à vous, vous ces hommes qui êtes là à écouter la Loi, comment pourriez-vous vouloir vous cultiver et faire ainsi en sorte d'éprouver les fruits de la culture ? Pourquoi vouloir vous orner ? Vous n'êtes pas des êtres à cultiver, ni qui puissent être ornés ; ou alors, c'est que tous les êtres peuvent être ornés. Ne vous y trompez donc pas ! "

c. " Adeptes, vous prenez (pour bon argent) les paroles de cette espèce de vieux maîtres, et vous dites que c'est là la vraie Voie, que ce sont là des amis de bien admirables : " Ce n'est pas à moi, avec mon esprit de profane, d'oser sonder ni mesurer ces anciens ! ". Gnomes aveugles ! Voilà les vues auxquelles vous vous livrez pendant toute une vie, allant contre le témoignage de votre paire d'yeux. Et vous êtes là à trembler comme ânons sur la glace, les dents serrées par le froid. " Ce n'est pas moi qui oserais dire du mal de ces amis de bien ! J'aurais trop peur de commettre un péché de bouche. " Adeptes, il faut être un grand ami de bien pour oser dire du mal des Bouddha et des patriarches, pour oser critiquer le monde, incriminer l'Enseignement des Trois Corbeilles et injurier les petits enfants qui viennent à vous, pour aller chercher l'homme soit en le prenant à rebours, soit en s'adaptant à lui. C'est ainsi que, depuis des douze ans, j'en cherche un qui ait des dispositions à l'acte, mais que je n'en ai pu trouver gros comme un grain de moutarde. Il semble qu'on n’ait affaire qu'à des maîtres de Tch’an pareils à de nouvelles mariées et qui n'ont qu'une crainte, celle d'être chassés de leur monastère et de se voir privés du grain qu'on leur donne à manger, de leur sécurité et de leurs aises. Jamais, depuis l'Antiquité, l'on a cru aux pionniers d'avant-garde, et il a fallu qu'ils fussent délogés par d'autres pour que leur valeur fût reconnue. Celui qui est approuvé par tout le monde, à quoi est-il bon ? C'est ainsi qu'un rugissement du lion fait éclater la cervelle du chacal. "